L’Audace selon Philippe Vecchi

À 22 ans, vous interrompez vos études de droit pour postuler chez Lyon-Libération en tant que critique cinéma, le choix d’un jeune Audacieux rebelle ? Celui d’un jeune étudiant en Droit qui a la conviction depuis ses 14 ans qu’une vie de ciné-critique, l’attend quelque part. Le débarquement de Libération à Lyon est à la fois un signe et une aubaine. Ça « se passera par là ». C’est le journal que je lis, il m’arrive même de découper des critiques de cinéma signées de ceux qui deviendront mes collègues. L’histoire est belle. J’ai cru en ma bonne étoile, j’ai abandonné le Droit non sans risques, c’est aussi simple que cela.

Sur 200 postulants, vous faites partie des 3 retenus, pourquoi vous ? Au départ je n’osais pas. C’est un ami qui m’a inculqué « l’Audace » de tenter : « si tu n’y vas pas, je ne te parle plus ». Pourquoi moi ? Parce que j’avais une vraie force de travail et que les entretiens et tests ont été concluants. Il faut une dose certaine de prétention, et une grosse de labeur.

Sans aucune formation, vous vous retrouvez finalement à écrire pour des titres tels que Rolling Stones, Vogue, Le Nouvel Obs… pensez-vous qu’il est encore possible d’avoir un début de carrière comme cela aujourd’hui ? Si non, quelle solution ont encore les jeunes d’aujourd’hui pour se faire repérer ? J’ai d’abord rejoint comme journaliste permanent la rédaction nationale de Libération, qui m’avait repérée dans l’édition lyonnaise. J’avais eu l’idée d’un cahier central cinéma du mercredi qui regroupait les articles lyonnais et parisiens. Libération m’a progressivement testé, je pouvais passer 12 heures sur un article d’une page nationale, et ça a payé. Une fois installé à Paris, divers supports sont en effet venus me solliciter au fil du temps. Libération était alors, dans les années 90, la meilleure des vitrines. Je ne pense pas que ce serait aussi linéaire aujourd’hui. La concurrence est rude et il faut avoir ses réseaux sur le web. Pour un jeune, il faut arroser la presse d’articles si possibles convaincants. Plus facile lorsqu’on a déjà une présence sur un titre en vue.

D’abord la radio, puis la presse écrite, finalement la télévision, était-ce une forme d’Audace pour vous, un défi, de toucher à tout ? Avec du recul, qu’avez vous préféré et pourquoi ? J’ai tout aimé. La presse écrite est une arme pour la radio, qui est un préambule indispensable à la télévision. Tout se tient. Oui il y avait de l’Audace… moins à faire les choses qu’à penser que j’étais capable de les faire. J’ai fonctionné à coups de pressentiments. La télévision, où les places étaient plus chères qu’aujourd’hui, c’était comme gagner au Loto. J’ai eu la chance que l’on vienne toujours me chercher. Je n’ai pas eu à frapper aux portes, celles de France Inter, Europe1, et surtout Canal+.

Vous entrez chez Canal pour présenter « la grande famille » et devenez animateur pour Nulle part ailleurs, en quoi cette période était un enchainement de défis ? Avez-vous ressenti une quelconque forme d’angoisse à l’idée d’être tout à coup aussi surexposé ? Ma carrière à Canal+ a duré douze saisons. C’est le directeur des programmes, Alain de Greef, disparu cette année, qui m’a repéré parce que j’écrivais sur la télévision aussi dans « Libé », genre 8 pages sur les Nuls, et qu’il me « sondait » dans les soirées où je le croisais. Comme tout le monde, j’ai commencé comme chroniqueur, puis de Greef a eu l’excellente idée de réunir les deux amis que nous étions, Alexandre Devoise et moi. La complémentarité même : une amitié profonde, un journaliste sérieux et un animateur amusant. Les débuts en quotidienne à la Grande famille, une heure chaque midi en direct, on été terriblement angoissants –peur de ne pas être au niveau, de se planter comme beaucoup. Jusqu’au moment où nous avons eu la certitude que « ça marchait », en audience et en image. La surexposition n’est pas une source d’angoisse en soi, elle fait partie du paquet cadeau. Elle présente aussi ses avantages mondains.

Quel est le trait de votre personnalité qui vous a le plus aidé pour avancer dans votre vie professionnelle ? Une insouciance proche de l’inconscience.

Au contraire, le défaut qui vous a freiné ? Au début, un trac de compétition, mais qui a fini par disparaître en même temps que les doutes sur ma capacité à assurer mes diverses fonctions –jusqu’à la production du « Journal du Hard » pendant un an, j’en suis très fier.

Vous avez interviewé de nombreuses personnalités : Barry White, Bashung, Woody Allen, Natalie Portman, Françoise Sagan, quel invité vous a particulièrement marqué et pourquoi ? Je crois qu’outre Massive Attack et Barry White, c’est un écrivain américain mythique, Bret Easton Ellis, l’homme d’  « American Psycho ». Faire une émission culturelle réussie et qui marche à l’heure du divertissement pur, c’est comme décrocher la queue du Mickey à la vogue : la totale.

Qui est votre modèle d’Audace et pourquoi ? Un philosophe comme Gilles Deleuze, qui a brisé les lignes –jusqu’à Beigbeder dont j’admire la carrière et la capacité à toucher à tout. Le seul domaine où il s’est planté, c’est la télévision. Mais entre ses livres, la direction de « Lui » et ses films, qu’on l’aime ou pas, c’est désormais un modèle de réussite tout à fait honorable.

Quel est le conseil qu’on vous a donné un jour et que vous n’avez jamais oublié ? La première phrase que j’ai entendue en arrivant à Libé. Elle émanait de mon mentor Gérard Lefort, chef du cinéma » : « N’oublie pas qu’on est toujours tout seul au monde ».

Vous travaillez aujourd’hui pour le Magazine QG, vous signez la cover dédié à Omar Sy élu ‘l’homme de l’année’, vous faites le portrait de Dutronc… Vous êtes vous même devenu un homme d’expérience. Diriez-vous que cela est un travail facile, naturel ? Êtes vous toujours un petit garçon admiratif ? Ce n’est jamais un travail facile. Plus on avance, plus on met la barre haut, donc ce ne sont jamais des vacances. Evidemment, 25 ans d’expérience feront toujours la différence ! Et ça n’a pas tué le petit garçon admiratif en moi. Quand je vais voir Dutronc dans sa maison en Corse à Monticello, j’ai toujours douze ans, même s’il me fait fumer cigare sur cigare. J’ai l’impression de faire ma première interview.

Quelle est votre définition de l’Audace ? C’est une forme de dépassement. Il y a des cinéastes Audacieux comme Pier Paolo Pasolini que je recommande à tout le monde. C’est oser faire ce que l’on croit être le coup d’avance. Et quand « ça passe », c’est bon.

En quoi diriez-vous que vous êtes un Audacieux ? Ce qui m’est arrivé est déjà une histoire d’un autre temps. Ce qui n’enlève rien au principe d’Audace qui a prévalu dans mes nombreuses démarches. Il fallait à la fois plaire et en vouloir plus que les autres.

Qu’avez-vous fait de plus Audacieux dans votre vie ? Partir en une demi journée de Libération, sans savoir ce qui m’attendait à Canal+ si ce n’est un gros chèque.

Quand vous manquez de motivation, quelle chanson vous injecte votre dose d’Audace et de motivation ? « Tout n’est pas si facile » de NTM, une splendeur.

À quoi continuez-vous de croire alors que personne ne semble y croire encore ? À la pérennité du print, de la presse papier. J’aurais du mal à m’en passer.

Quel message souhaiterez-vous faire passer aux lecteurs du magazine des Audacieux ? Travaille d’abord pour toi sans te soucier des autres. Si tu dois écrire, entraîne toi à blanc n’attends pas qu’on te le demande. Et surtout, cible précisément ton ambition. C’est la clé de l’Audace.