Trois îles, un Archipel

Quand souffle l’alizé, notre barque, fatiguée d’avancer, ressent parfois le besoin de se poser. Si Trafalgar connaît bien les colères de la marée, elle sait qu’il ne faut jamais perdre de vue son phare. Cette lumière en pleine mer qui nous rappelle qu’il faut commencer par se mouiller pour s’ancrer en terre de liberté. Grégoire, Benoît et Romain ont longuement navigué avant de bâtir ce label Archipel. Puis le fameux trois mâts a fini par lever les voiles sur une île sans fausse note. Aujourd’hui, le navire à trois coques – conduit par un spécialiste du management, un fin stratège et un expert de l’enregistrement – ce cesse de gagner du territoire en faveur du développement musical. Transformant rapidement leur espace en une île au trésor, on raconte que les associés du label Archipel y cachent, à la croisée des hémisphères, un coffre de compétences. Disposant d’importantes munitions pour affronter le réchauffement climatique qui guette le milieu, ces trois Audacieux ont sauté dans le même bateau pour faire émerger une véritable philosophie. Non, ils n’ont pas peur de l’eau ! Ils la réclament, justement, pour étancher leur soif et rester cette solide bouée à laquelle l’artiste aime s’accrocher.

Benoît, le studio manager, Grégoire, le directeur artistique, et Romain, Business Affairs & Strategy, n’ont pas plus peur de rêver grand pour construire cette île aux enfants. Assumant leur vision évangélique du milieu musical, ils sont convaincus que ce milieu sinistré peut encore faire preuve d’authenticité ! Au lieu de croire en une étoile, eux, ont préféré la toucher. Ainsi, lorsque Benoît, animé par cette volonté de produire des disques de manière artisanale monte seul le studio Mikrokosm, les projets locaux n’ont plus le droit de flotter. Refusant que de « super disques » finissent « en cale-étagère », ce dernier comprend que l’artiste doit être accompagné bien au-delà de la production. Ainsi, il transforme sans hésiter son studio en label de musique indépendant. « Travailleur de l’extrême », il sait pourtant qu’il ne pourra pas être « au four et au moulin ». Alors, lorsqu’il rencontre le duo de manager d’artistes de Grande Route, rapidement, leurs pensées s’emmêlent. Face à ce spectre de services, le trio propose un circuit complet : « on avait tous les trois le désir de travailler ensemble, mais pas pour un one shot ! Nous, on voulait vraiment lancer la machine », précise Grégoire.

S’ils n’ont « rien inventé », les trois associés du Label Archipel sont loin de démériter. Conscients que les avancées technologiques de notre époque permettent à qui le veut de faire un disque et que les labels sont devenus de simples agences de prestations, Grégoire, Benoît et Romain n’ont pour autant pas cessé de s’accrocher au filet de l’industrie musicale. Le défi de leur label « home made » ? Passer entre les gouttes du « mauvais business musical ». Contre le fait que l’artiste soit simplement la partie visible de l’iceberg, le label Archipel l’érige comme un véritable chef d’entreprise : « il est un co-producteur Audacieux capable de trouver les bons partenaires pour pousser son projet. À la fin, il résulte un solide gâteau dont nous sommes tous actionnaires », précise Grégoire. Le rapport de ces « créateurs d’opportunités » est en tous points sensible et organique : « on fabrique de la musique, pas des meubles », ajoute Benoît. Chez eux, l’artiste est « une boule qu’il faut pousser et apprendre à laisser partir ». Malgré leur attachement à certains projets, chez Archipel pas question de ressembler aux labels paternalistes qui prennent la main sur l’artiste ! Préférant leur tendre la leur, malgré le temps passé à travailler, se détacher du projet co-créé apparaît comme une nécessité : « c’est le travail d’une vie de trouver le juste milieu. »

À la difficulté de savoir gérer ses émotions dans un métier souvent « bourré de déceptions humaines et artistiques », s’ajoute de nombreuses difficultés économiques : « ce n’est pas une démarche sacrificielle, mais je peux vous dire que ça demande du sang-froid », ajoute Benoît. Et Romain d’ajouter : « nous ne sommes plus au temps des gros cigares et des liasses de billets verts, dans l’industrie musicale les gens font la gueule. Tout le monde vous le dira, il faut être un peu fou pour lancer un label aujourd’hui, mais nous on le fait ! On n’est pas du genre à se regarder le nombril ou à se plaindre de nos choix » ! Se répétant chaque jour que « là où il n y a pas de peur, il n y a pas de courage », les trois associés n’envient en rien leurs amis, bien installés dans un poste sécurisé. Eux se disent plutôt chanceux de réinventer le système et de s’épanouir dans leur travail en découvrant d’excellents artistes en concert : « dans vingt ans peut-être qu’on aura les boules d’avoir foncé là-dedans », lance Benoît. Et Grégoire d’ajouter : « mais c’est pas grave, on ira en vacance chez nos amis médecins ! »

S’il se cache dans leur gourde « une bonne dose d’organisation, un soupçon de stress et une pincée de sommeil », le secret de l’équipage se trouve surtout dans cette hargne qui les caractérise. Une hargne qui leur permet – de façon quasi fanatique – de défendre leur projet sans jamais penser à abandonner le navire. Fort de la liberté intellectuelle de Romain – l’homme aux responsabilités juridiques internationales qui conserve une « incroyable capacité à s’émerveiller » – du « nez artistique » de Grégoire et de l’optimisme de Benoît – « quand il voit une montagne se dresser, se donne trois jours pour être de l’autre côté » – le label Archipel n’envisage pas la dérive. Quand le trio nous raccompagne à la porte d’entrée, une idée reste à appuyer : « avant de générer du collectif, il faut compter sur ses compétences et compter sur soi-même ». Ma mère avait raison : les petits bateaux qui vont sur l’eau ont bien des jambes. Mais oui, mon gros bêta, s’ils n’en avaient pas, ils ne marcheraient pas !