Entre les lignes, notre Merci

Plus on est haut, plus dure est la chute. Voilà peut-être pourquoi on ne saurait maintenir Marion à terre : elle qui prit cet adage très newtonien au pied de la lettre, s’est acharnée à ne jamais trop dépasser les cinq pieds. Cette boule d’énergie « d’un mètre cinquante-huit et demi », comme elle se plaît à le rappeler, enchaîne volontiers les demis, comme elle se plaît à les commander. Portrait-robot de la miss Roudaut : bombers en cuir et bottines à éperons ; pas vif oscillant entre femme d’affaires et dame de fer ; air absent de ceux qui s’amusent des muses en marchant. Vous l’aurez compris à cette liste chamarrée : la palette de notre Bretonne née est des plus contrastées. Mais ! Remontons de mes mots la sauvage cavalcade, afin de nous éviter les révélations en cascade.

Tout commence, sans doutance, dans la Bretagne de son enfance. Malgré la familiarité des paysages, de l’odeur iodée émanant du rivage, Marion se décrit « touriste » d’un parcours scolaire ma foi fort… littéraire ? Son Bac L empoché à la faveur d’un don pour « la broderie des mots » dont elle ne rougit pas, elle met le cap sur les eaux troubles de la prépa. Et pourtant les concours ne l’intéressent pas plus que cela, car déjà, et même si tout autour les camarades se noient, dans son esprit une île tranquille émerge. Cette île, c’est une histoire, un roman dont elle apprivoise peu à peu les berges. Elle y reviendra ; nous l’y suivrons avec joie.

Pas besoin d’être un géant pour se tailler sa part de Lyon : sitôt les deux années englouties – « pas question de faire trois années de prépa ! » –, Marion fulgure vers la ville des Lumières, s’arrime fermement aux quais pour un an. Une idée germe et croît au fil des fleuves : celle d’une reconnaissance pour les jeunes auteurs dont elle fait partie. Car si les lecteurs sont bien là, les éditeurs n’en veulent pas. Plutôt que de maudire son sort, Marion répond par l’effort : « J’ai fondé L’Attelage avec la volonté de prouver au monde de l’édition qu’il n’existe pas qu’une façon de réussir. » Elle qui se dit spontanément « clanique dans ses amitiés » ne tarde guère à réunir une bande de compères avec lesquels tirer le traîneau. Entre partiels et écriture, son style se précise : Marion tournera le dos à ses anciennes facilités pour embrasser le labeur effréné du startuper.

Un autre diplôme couronne de ses lauriers la tête bien remplie de l’écrivaine en puissance qui, exaltée d’audace, surmonte sa timidité pour monter sur les planches d’un amphithéâtre bondé… et ravir la deuxième place du concours entrepreneurial organisé par l’IAE. Consécration des aspirations ; légitimité de l’idée. Ne lui soufflez pas que je vous ai confié ce secret, mais sachez qu’elle conserva longtemps le prix du jury à portée de coup d’œil pour lutter contre les coups durs. Façon de se remotiver quand le combat paraît trop inégal entre l’argent des éditeurs et l’ardeur des auteurs.

À peine l’Attelage était-il sur les rails que Marion ressortait de l’aventurière l’attirail : toi qui lis ses lignes, tu auras deviné pour quel voyage elle signe ! Quel terreau plus fertile que celui de Trafalgar pour une romancière, où chaque sujet est une porte ouverte sur un univers ? Marion s’implique vite dans le magazine de son homonyme, dévoilant les pépites à travers le tamis de sa sensibilité, ciselant ses portraits avec l’auto-exigence qu’on lui connaît, explorant de fait cette cité lyonnaise qu’elle apprend à aimer « autant que la Bretagne »… Oui, je l’avoue en toute franchise, même moi j’ai un peu de mal à rebondir sur une déclaration aussi foudroyante, de la part d’une Finistérienne. Sans doute fallait-il l’aide d’une victoire de la Grande Bretagne pour que la petite perde sa préséance ? Ce n’est pas un hasard : mes compliments à Trafalgar.

Une seconde année s’écoule et ne sera malheureusement pas deuxième. Le temps de quitter la zone d’ancrage frappe aux portes de ses ambitions ; Poitiers devra bientôt encaisser la charge de cette native du Bélier. « Frustrée » que le monde de la programmation lui soit « hermétique » – un comble, quand on est épris de langages, que celui du code reste muet –, Marion retrousse ses manches et, une fois encore, s’applique à vaincre une vieille appréhension pour accomplir sa mission : « Mon prof de collège m’a fait détester les maths ; tous les enseignants me casaient dans le cliché de la littéraire nulle en sciences. Ça m’a longtemps bloquée, mais je vais y arriver. » Et, une fois encore, le jury est unanime : la mission se solde par une admission.

Comme quoi, nul défi n’est trop immense pour cette « teigneuse » ! Si vous en doutez, demandez donc à Tolkien, figure centrale de cette Fantasy qu’elle se réapproprie dans ses textes : « La magie n’opère que si l’on veut bien consentir à se laisser emporter par Elle. »