Foncer les yeux fermés !

Vous vous promenez dans le quartier artisanal de la Croix-Rousse, et ça crève les yeux : vous n’avez pas envie de rentrer. En marchant à l’aveuglette, vous pensez connaître le quartier par coeur – poissonnier, charcutier, chocolatier – mais vous vous mettez le doigt dans l’oeil. Soudainement, vous voilà attiré par une devanture qui mérite d’en jeter un ! Des yeux, vous cherchez le propriétaire des lieux. Hélas, votre vue baisse… Mais pas votre Audace ! Bien décidé à lui obéir au doigt et à l’oeil, vous entrez. La porte de Florentin Robert est poussée, le premier regard échangé, bienvenue chez votre futur opticien-lunetier !

Pour être parfaitement rassuré et lui porter un regard bienveillant, vous avez besoin de le connaître comme un voisin de palier. Je ne veux pas vous inquiéter, mais sachez qu’après un Bac scientifique, c’est parfaitement au hasard que Florentin passe son BTS opticien. Pire, rien ne semble gagné quand, à peine le semestre commencé, le directeur le prend entre quatre yeux. Une façon de lui dire qu’il l’a à l’oeil. Des notes catastrophiques, dues à un manque de pratique, qu’il nous fait partager avec malice avant d’expliquer qu’à ce moment, il a refusé de laisser la porte de son avenir se fermer. Bien décidé à fixer des yeux son objectif, il passe tout en revue – contactologie, adaptation lentille, examen d’optique – et effectue différents stages chez des opticiens. En plus de se faire les armes pour monter un concept, l’Audacieux ressort avec une nouvelle optique : « je me suis dit : « mais en fait, c’est une boutique de création de montures sur-mesure que je veux ! » Galvanisé par cette vision moins scolaire du métier, il ajoute à la pratique un regard artistique et frappe à la porte d’un Meilleur Ouvrier de France Lunetier. Aujourd’hui vendeur et créateur, fier de ne pas avoir laissé les borgnes décider de son avenir, Florentin est clairvoyant : « Au-delà du diplôme, il faut savoir se battre pour exercer. À l’école, on n’apprend pas aux élèves à reconnaître les matériaux, encore moins à tenir une lime .»

Pas toujours vu d’un bon oeil dans le milieu scolaire, Florentin mériterait d’y retourner pour croiser de nouveaux yeux doux ! Propriétaire, à seulement vingt-cinq ans, de sa boutique Reg-Art, il prouve dans ses deux ateliers qu’il est aussi bien capable de fabriquer une monture que de choisir le verre le plus adapté. Quand il s’y enferme pour travailler ses montures artisanales aux côtés de celles des plus grands créateurs, la boutique-loft prend rapidement l’allure d’un musée. ( Pour ceux qui veulent jeter de la poudre aux yeux, on y trouve même les lunettes de Beyoncé ). Il faut peu de temps pour déceler chez Florentin un penchant pour l’excentricité : « allez au salon des opticiens, ils font tous la même forme ! Moi je veux que ça claque, que ça aille loin, je veux de l’inattendu ! »   C’est ainsi qu’une lame de rasoir s’est retrouvée dans une branche, et comme cela qu’est née la monture en écaille de tortue ! Que personne ne s’inquiète ! Sans que cela ne coûte les yeux de la tête, chez Florentin, tout nez peut trouver sa lunette.

Fâché par les pratiques des magasins d’optique, Florentin témoigne également de sa volonté de redonner ses lettres de noblesse à une branche de métier abîmée. Si les lunettes tendent à devenir un accessoire de mode sur-consommé et que ce sont aujourd’hui les mutuelles qui nous disent quoi porter, l’objectif de Florentin est aussi de rappeler que le paramédical ne doit jamais être laissé de côté : « à la base, on est là pour que les gens voient bien, on leur propose un équipement comme on pourrait proposer une béquille à une cheville abîmée ! Les gens ne veulent pas mettre 100 euros dans une paire car ils en ont déjà donné 5000 pour un écran HD. Alors que finalement, ils le verront flou ! » Quoi ? Un opticien n’a-t-il pas le droit d’avoir des attitudes qui lui sortent par les yeux ? Surtout qu’il voit juste. Merci la paire de lunettes ? Même pas. Le comble de notre opticien, c’est qu’il n’aime pas en porter ( mon oeil… ), sauf pour laisser ses yeux se reposer : « je pourrais être pilote d’avion tant ma vue est perçante. »

Malgré cela, c’est l’avenir que Florentin a le plus de mal à regarder : « avec tous les projets de loi qu’on nous pond, les opticiens se font tirer dessus, ce n’est pas toujours facile d’avancer ! » Gardant ses prochains objectifs bien en vue, il souhaite à présent « dénicher de nouveaux matériaux, travailler avec des couturiers pour assortir les lunettes aux tenues de défilés et même tenter dans quelques années le concours du Meilleur Ouvrier de France. » Voilà un Audacieux qui, en plus d’avoir les yeux en face des trous, y va les yeux fermés : « on se prend des murs quand on fonce, mais il faut foncer sans les regarder ! » Un grand penseur le disait, « bien des hommes pourraient voir, s’ils enlevaient leurs lunettes ! » Comme quoi, il y a parfois du bon à ne pas se faire corriger la vue !