Benedetto, en route vers l’Art-deur

A cheval sur sa moto-vélo’V, prêt à mener sa course artistique à cent à l’heure, Benedetto fait vrombir un moteur d’idées qui ne cesse de résonner dans les rues de Lyon. Vous le preniez pour un audacieux en carton ? Il n’en est rien ! Bourré d’ingéniosité, c’est en se dressant contre la juste mesure que son talent parvient aujourd’hui à prendre de la hauteur. Près de cet inventeur loufoque, l’Art contemporain peu à nouveau imposer sa stature sans miser sur l’envergure de la culture élitiste. En effet, n’attendant pas qu’il impose sa suprématie d’« artiste », la muse de Benedetto, elle, s’échappe des musées pour entraîner ce fabriquant au coeur de l’espace urbain. Un espace où les oeuvres d’art, intégrées au lieu, vous ouvrent les bras le temps d’un amour éphémère. Une romance de courte durée, certes, mais qui a le mérite de présenter des projets de taille et de prôner la grandeur nature pour rendre la nature plus grande…

A la suite d’un bac art appliqué et d’un bts en architecture d’intérieur, Benedetto obtient un diplôme supérieur en design d’espace et conserve de sa formation un certain goût pour les espaces vides. En basant son projet de fin d’étude sur la thématique du voyage de proximité, il fait alors le choix de se consacrer à la ville de Lyon et se donne pour objectif de la réinvestir. Gardant solidement en mémoire le précieux conseil d’un de ses professeur – « A partir de maintenant, vous regardez partout : le ciel, la terre, les côtés, rien ne doit être laissé au hasard » – Benedetto n’a cessé de considérer l’espace lyonnais comme une mine d’or artistique. Pour lui, chaque citadin doit donc prendre l’allure – non pas d’un touriste qui sait ce qu’il cherche – mais d’un voyageur à la découverte de matières, de formes et de couleurs : « Je devais trouver des lieux qui soient désactivés d’une action et l’activer par une action plastique ». Pourtant, quand vient le temps d’intégrer le monde professionnel par le biais des agences de design, Benedetto fait le triste constat d’un travail qui manque de recherche et de créativité. Refusant de laisser brimer son imagination, il démissionne et se lance très vite, seul, dans des appels à projets.

Seulement voilà, avec une solide Art-mure faite de carnets de dessin, Benedetto refuse de laisser tomber sa folie des grandeurs sur les pavés de Lyon. En donnant assez de courage à ses croquis pour sortir de leurs pages, il se lance dans la matérialisation d’oeuvres plus…monumentales. Exigeant sur le fond du processus de création, mais préférant pour la forme l’accessibilité de l’art populaire, Benedetto se positionne volontairement vers la simplicité, le dos tourné aux marchés de la création : « Je me fiche que mes oeuvres soient belles ou qu’elles soient le fruit d’un travail appliqué, ce qui m’intéresse c’est qu’elles fonctionnent : qu’elles soient réfléchies et toujours en mouvement ». Avec la souplesse d’un acrobate en grand écart entre l’art et le design, Benedetto ne donne d’importance qu’à la fonction de ses oeuvres. C’est donc en se revendiquant plus fabriquant qu’artiste qu’il encourage les habitants à sortir de la contemplation pour s’ancrer, sans discuter, dans l’action. Pourtant, comme vous le savez, chaque action nécessite un temps d’arrêt… vient alors le moment pour Benedetto de faire mourir ses oeuvres pour ne pas les laisser vieillir dans l’espace urbain. (Et pour son plus grand bonheur, les oeuvres finissent stockées dans le jardin de sa mère… mais on ne vous a rien dit).

Si les oeuvres de Benedetto sont éphémères, elles n’en sont pas moins déroutantes. Avec « la caravane dans le ciel » de douze mètres de haut qu’il construit avec sa visseuse, « la cabine téléphonique aquarium » qu’il expose de Lyon jusqu’à l’île Maurice ou encore « la guirlande de voitures clignotante », sans aucun doute : une fois le travail fait, le citadin reste stupéfait. Mais sachez que si Benedetto détourne sans cesse les contraintes des appels à projets, sa démarche artistique s’accompagne toujours d’un message. Fasciné par Maurizio Cattelan – « l’idiot du village » dans le milieu de l’art contemporain – et par sa sculpture en doigt d’honneur devant la bourse de Milan, l’objectif de Benedetto est d’arriver à son tour là où personne ne l’attend. En transformant une voiture de police en un véritable poulailler dans laquelle une trape permet aux poules de remonter dans le moteur, en installant Ronald Mac Donald près des sculptures antiques du musée des moulages de Lyon ou encore en créant la polémique par l’implantation d’une voiture-pot-de-fleurs devant l’hôtel de ville de Riorges – image renversée d’une épave polluante  qui lui vaudra tout de même d’être classé dans le top 5 des initiatives écologiques mondiales surprenantes – on comprend que l’Art de Benedetto, avec sa touche d’Art-ogance, ne manque pas d’efficacité!

Après avoir ouvert les portes de son atelier, la Team Trafalgar réalise également à quel point la passion est une fabrication. Quand Benedetto retrace l’histoire de « la maison roulante », construction hivernale de 500kg qui nécessitait d’être poussée sans que le bois se remplisse d’eau, les difficultés de certaines constructions sont à prendre au sérieux : « Je vous assure il faut être débrouillard, c’est très physique ». S’il s’accroche et relève les défis, Benedetto est aussi un grand curieux en quête d’expérimentation dans les théâtres et les vernissages et un bout-en-train qui ne quitte son atelier que pour courir les work-shop et les résidences. Compte tenu de cette implication quotidienne, ce dernier sent alors le besoin d’insister sur le fait qu’il n’est pas « un artiste qui plane », mieux, qu’en répudiant l’oisiveté il n’a jamais cessé de se répéter combien « Dormir c’est mourir ».

En plus d’afficher son désir de détourner la planète en un énorme terrain de jeu en osant tout ce qu’il est possible d’oser, ses oeuvres révèlent une harmonie dont le fil conducteur serait tissé d’humour, de légèreté et d’originalité. Constatant à quel point « la vie est encombrée » et combien notre espace, pensé avec des constructions toutes identiques, est tristement banal, dans la continuité de la maison de lotissement en carton qu’il a conçu, Benedetto souhaite à présent investir son art du côté de l’habitat. Pour se faire, il ne cesse donc à présent d’imaginer des supercheries architecturales en périphérie lyonnaise et d’espérer qu’un collectionneur soit assez fou pour lui proposer de redessiner sa maison… « Mais bon il faudrait qu’il soit prêt à vivre la tête à l’envers! ». Avec des projets signés jusqu’en 2020, Benedetto est avant tout fier d’annoncer qu’il est à l’origine du porte clé géant – en référence aux vendeurs à la sauvette – qui sera accroché au sommet de la Tour Eiffel. Un travail pour le moins colossal, révélateur d’un futur chargé en créativité mais qui ne l’empêche pas de rêver à un prochain appel à projet encore plus loufoque sur une seconde icône : la statue de la liberté. Est-ce un hasard pour un créateur qui a l’audace de se statuer libre ? Ma che, bien sûr que non ! Un italien vous dirait simplement que tout est… bene detto!