Chapeau Leon et bottes de gones

A la croisée du Joker, de Peter Pan et du chapelier fou, Leon détient le titre du chanteur atypique, trop souvent en voie de disparition. Avec son chapeau, armé de son collier-sucette et d’un noeud papillon, il maîtrise mieux qu’un caméléon l’art de la chemise verte et du pantalon rose bonbon. Pourtant, loin d’être une enveloppe creuse, du jeune homme en quête d’affirmation à l’adoption du personnage de Leon, le talent de cette personnalité haute en couleurs ne se pose jamais sur lui comme un masque d’acteur. « Un garçon d’un autre temps, avec des sentiments » : voilà qui est l’en-chanteur.

En quittant l’Allemagne très jeune, Mathieu tire ses valises lourdes de rêves, jusqu’à Lyon. Fatigué de les observer, bien scellées, dans un coin de sa chambre, il force leur ouverture à coup de guitare et de cours de chant. S’il rappelle, d’un air moqueur, sa marge de progression – « mes débuts avaient la consonance d’une vache qui beugle » – sa persévérance l’amène à fonder le groupe Les Welling Walrus. Il joue aux côtés des Shaka Ponk, Linkink Park ou encore Selah Sue et, fort de l’expérience acquise dans leur premier album, continue de s’amuser comme un enfant. Décidé à caricaturer des personnages empruntés à leur personnalité, Mathieu se présente comme le dandy excentrique. Plus chauvin qu’anglophone, c’est à cet instant qu’il se décide à donner de la voix à Leon. En cotoyant les scènes lyonnaises, une solide amitié se noue avec Thibault, le guitariste des TransGunner. Séduit par cette identité, ce dernier n’hésite pas à tendre sa main à Mathieu et l’autre, à Leon, son acolyte. De la suite dans les idées, aucune bipolarité !

Derrière l’excentricité de ce personnage, beaucoup de profondeur. Confiant avec pudeur : « Leon, c’est un peu moi en mieux », on comprend que la volonté de Mathieu n’est pas de se cacher, mais bien d’user de cette théâtralité pour parvenir à s’assumer. Les apparences sont trompeuses ! Et pour preuve, l’univers enfantin de Leon n’hésite pas à s’associer à l’identité Slim Shady du blanc bec je-m’en-foutiste : « je roule à toute allure, à l’envers de mon côté obscur, j’ai mon casque et mon armure, prêt à affronter une vie sans rature », chante l’Audacieux. Créatif trop vite jeté dans le monde des grands, Leon se plaît à considérer qu’il est un enfant qui a survécu. Contre l’esclavagisme du cycle temporel et le stress tapi dans le costard-cravate, Mathieu se refuse à enfermer ses idéaux dans le carcan de la société. Mieux, il les laisse s’envoler dans son Pays imaginaire : « si je m’écoutais j’habiterais sur un nuage ou dans une maison en pain d’épice. »

En tout point, l’hypersensible est parvenu à toucher le coeur de notre rédaction. Inspiré par un passé lourd qu’il doit exorciser, il se considère à la croisée « de Las Vegas Parano et d’Alice aux pays des merveilles. » De « Clic-clac » en hommage à celle qui « a pris ses clics et ses claques », à son titre le plus personnel « Ca ira mieux demain » – inspiré de ce que lui disait sa mère en le couchant – en passant par « Mon enveloppe », chanson dans laquelle il s’adresse aux individus réunis le jour de son enterrement, ses compositions nous poussent toutes à ré-interroger notre ligne de vie.

Après avoir rencontré Mathieu, notre équipe, à l’occasion de la récente sortie de l’Ep Leon 2033, a tenu à retrouver Leon. Face à l’énergie qu’il dégage sur scène, l’Audacieux n’avait donc pas menti ! La métamorphose entre l’homme et l’artiste est telle, que l’idée de la musique-thérapie n’a jamais autant sonné dans notre esprit. Exposer ses douleurs sur scène tout en parvenant à envahir la pièce de sa joie communicative ; pour finalement, au milieu de faisceaux colorés et d’oiseaux en papier, faire danser un public qui se sent épargné par la vie. Il s’était déjà montré imprévisible et décalé, mais Leon a prouvé qu’il en avait encore sous le chapeau… Désireux de percer sa bulle onirique de références plus urbaines, il termine par laisser le flow de plusieurs rappeurs s’installer derrière son guitariste. Incontestablement, il est un artiste complet, capable aussi, sans jamais se travestir, d’assurer la reprises des chansons de Gorillaz et d’Arctic Monkeys. Quand sonne la fin du show, la porte de son pays imaginaire se referme et le public, galvanisé, a la démarche d’un astronaute qui n’est pas pressé de rentrer sur terre.

En visant la lune, « mais pas comme Amel Bent », Mathieu, poussé par Leon, fait partie de ceux dont on admire le courage qu’ils ont eu pour s’assumer. Car en suivant dans la forêt la petite voix de son titre « Shoote Shoote » sans se sauver, c’est bien la musique, qui à son tour, a repris le flambeau, pour le sauver…