Croquer l’Audace !

Quand il s’agit de me manier, dame Audace ne manque jamais d’idées : au creux d’une main, derrière l’oreille, entre les dents ou dans le chignon, elle se tient toujours prête à dégainer ! Vous l’aurez compris, depuis ses premiers gribouillages, Eva Roussel me taille, me grignote, me casse et m’use à sa manière. Et si l’Audace multiplie d’ores et déjà ses propres déclinaisons, je reste capable de lui en tracer d’autres : empreintes de sensibilité, fantasmes de liberté.

Petit bout de bois à qui elle confie ses pensées, c’est par moi que ses images intérieures – tantôt mémorisées tantôt innées – trouvent leurs contours et viennent s’allonger sur papier. Par ces cinq doigts qui m’entourent, je peux sentir chaque pulsation de l’esprit en réflexion. Il m’arrive parfois d’entendre des poings se crisper et des feuilles se froisser, mais très vite, la remise en question laisse place à l’ébullition : « J’essaye de me cadrer un peu pour ne pas partir dans tous les sens ». Sa boussole, son point de fuite ? Une simple phrase : « Je veux faire des dessins ! ». De ses envies de stylisme à ses penchants pour la communication, en passant par ses rêves d’illustration ou encore d’animation, le même verbe remonte sans cesse dans l’esprit d’Eva : dessiner, dessiner, dessiner ! Une passion qui s’est d’abord déployée dans le Morvan, sur les murs de sa chambre, puis sur ceux du lycée de Nevers chaque fois qu’elle assistait aux cours d’arts plastiques, avant d’être affinée avec un an d’histoire de l’art, et perfectionnée sur Paris : « J’ai fait la filière illustration post-bac d’un lycée de graphisme et multimédia. J’en ai pris plein la face mais j’ai appris beaucoup. C’était dur mais formateur ». 

À mes côtés, la Seine s’est aussi fait témoin de son humble avancée et peut aujourd’hui affirmer qu’Eva est bien de celle qui savent changer les occasions en opportunités : « Le dessin et moi c’est devenu très fort quand j’ai pu en faire au boulot. » Désormais graphiste et web design salariée, la jeune femme fait le tour de ses missions jour après jour sans perdre de vue l’importance de savoir s’entourer. Son maître de stage, « Maître Jedi » pour les intimes, se souviendra-t-il sans doute de tous les conseils et quelques contrats qu’il a dédié à « son petit Padawan », sa petite protégée. En signant un contrat à durée indéterminée à 24 ans, Eva aurait bien de quoi se reposer sur ses lauriers mais voilà qu’elle se met à douter : « Au bout de quatre ans dans la même boite j’avais le sentiment d’avoir fait le tour. Je ne me sentais pas libre, je ne me mettais pas en danger et tout ce que je pouvais faire ne me faisait tout simplement pas vibrer. » De nature « stressée, hypocondriaque, et névrosée », avec son envie de tout quitter, Eva inquiètera vivement sa soeur et sa mère. Pour autant, aucune d’elles n’arrivera à la dissuader. Car l’Audacieuse est bien décidée, c’est du côté de la ville aux deux fleuves qu’elle prendra la folle route de l’illustration en solo et entamera le crayonné d’une vie construite à l’instinct, presque à main levée.

Drôle d’aventure pour une « casanière » direz-vous, comme si son amour pour moi l’avait  poussé à « sauter le pas » vers l’exclusivité. Même si je ne suis pas le seul crayon dans sa trousse, je sais être son petit préféré… Mais il en est un autre que je pourrais jalouser, celui qui partage ses journées et veille attentivement à cultiver son enthousiasme : son compagnon. « Aller de l’avant c’est plus facile quand tu sais qu’il y a quelqu’un derrière pour t’épauler, te soutenir et t’encourager à bosser. Avec Bruno, je sens que j’ai le courage d’oser et de me lancer tout en sachant que ça va être compliqué. Puis c’est rassurant d’avoir son oeil de vidéaste-photographe pas loin quand j’ai besoin de recul pour mes storyboard ou scénarios. » Alors certes, comme dans chaque métier il y a toute une série d’avantages et d’inconvénients mais aujourd’hui, l’insouciante laisse jaillir librement son imagination et renoue aisément avec son esprit d’enfant : « Je dessine toute la journée, et quand des clients font appel à moi, je sais que c’est pour mon travail, mon trait et ça, c’est une superbe chance. Il faut avouer que je ne me suis jamais autant éclatée et surtout, jamais en bossant autant ! » Le plus difficile reste de vivre à la volée et d’avoir tant de papier à gérer : « Dans tout l’univers entrepreneurial, ce que je déteste par dessus tout, c’est la paperasse. Je préfère encore faire la vaisselle et je déteste faire la vaisselle. J’aurais aimé qu’on m’apprenne bien avant comment faire une facture et déposer un statut. C’est pas un métier facile mais par contre, il m’offre la chance de me sentir être enfin moi. ».

Guirlandes colorées, carnets, bandes dessinées, jouets, tasse de thé, machine à coudre, et chat perché, je ne sais plus où regarder pour tirer le Portrait de la nouvelle Muse des lignes ombrées ; Eva, sa bulle et son envie d’aimer. Celle qui maitrise l’art des contrastes fait souvent appel à moi pour décliner ses combines, ses caractères et dégradés : « Les couleurs varient selon mon envie du moment, de ce que j’ai à dire ou du brush que j’utilise. J’ai des nuanciers préférés que je fais évoluer au gré des projets. » Bleu dragée, azurin, mer du sud, canard et acier, tous sont apprivoisés : « La colorisation c’est dur et méditatif mais une fois que c’est fini et que ça ressemble enfin à une planche de BD, je suis trop contente ! J’aime quand tout est terminé, que je suis fière de moi et que le lendemain, j’ai déjà hâte d’y retourner ! » La grande surprise serait de se réveiller un matin en trouvant Glen Keane, « papa de la petite sirène, Pocahontas et Raiponce » juste là, assis pour travailler à ses côtés. Lui, ou Camille Jourdi puisqu’on pourrait « s’enrouler avec ses dessins tellement qu’ils sont doux et colorés » ! Une manière sans doute de plonger en immersion pour renouer avec sa propre délicatesse, pleine de poésie : « J’ai un trait rond qui penche naturellement vers cet univers d’enfant » Un monde où l’on cultive avec finesse l’art du sérieux implicite, des valeurs clefs indispensables à toute esthétique achevée. Partage, écologie, civilité, Eva n’a qu’une ambition, celle de « faire des livres aux jolis messages, qui peuvent aider un peu et surtout, qui véhiculent de belles choses ».

Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté. Le poète et moi, loin de nous douter que nous serions un jour unis sous les mêmes mots, nous laissons volontiers emporter par la magie de son atelier. Il ne me reste plus qu’à vous confier que depuis ses premières esquisses, Eva ne rêve que de croquer la vie à pleine main : dans une maison de campagne, avec un potager, ouvert pour que l’on puisse y passer. Et s’il est encore une chose à lui souhaiter, ce serait qu’il fasse beau le jour où elle dira « oui », pour la vie. Par un beau jour de septembre, le dessein voudra nous réunir tous les trois : dame Audace, moi son crayon et Bruno son mari !