CYBÈLE : HISTOIRE ET LYONNAISERIES

Courte tentative d’incarnation de Julien Lepers sur le plateau de Questions pour un Champion : « je suis la troisième commune de France. Située dans le sud-est et comprise dans le département du Rhône, on dit que je suis une ville industrielle dont la particularité est d’être dominée par deux collines. Je suis ? » Lyon, bien entendu ! Et les deux chauvins d’ajouter : « ses fleuves, ses andouillettes, ses collines, son Beaujolais, ses richesses cachées ! » Gagné. Qui pourrait en douter ? Clémence et Olivier connaissent leurs rues comme s’ils en avaient posé les pavés. À leurs côtés, interdiction de flâner dans les traboules du Vieux-Lyon après une pause bouchon, d’arpenter la Croix-Rousse sans dépasser le Village des Créateurs ou de monter à Fourvière en n’ayant dieu que pour Marie. Visiter, cela demande de voir plus loin que le bout de son nez !

Dès notre arrivée dans un petit appartement des années trente, le ton est rapidement donné par Clémence et Olivier. Il faut dire qu’à vingt-huit et trente ans, les deux férus d’Histoire et de Théâtre ont déjà le désir de transmission. Comme l’arrière grand-mère qui prend plaisir à faire flotter l’odeur d’antan dans le monde modernisé, le duo ne vous laisse pas partir sans vous rappeler le poids d’une époque et la valeur d’un patrimoine. À l’obtention des diplômes, aux différents voyages, et aux nombreuses expériences professionnelles, s’ajoute dans leurs bagages, une enfance passée à se faire « trimballer de visites en visites ». Naturellement, après une Licence Histoire de l’art-anglais et un Master de valorisation touristique du patrimoine, Clémence obtient donc son diplôme de guide touristique tandis qu’Olivier, opte pour des études de théâtre et l’animation de visites guidées : « personne n’est au courant qu’il existe un diplôme de guide. D’ailleurs, il manque du théâtre dans ce diplôme, car il est important qu’un guide apprenne à parler à un groupe ou à gérer l’espace », ajoute Clémence. Un parcours complémentaire qui les amène à se connaître, à se reconnaître et à se perdre de vue avant de se retrouver dans un camp de théâtre pour adolescents. C’est donc là, en plein coeur des Monts d’or, que Clémence et Olivier ont décidé de tracer ensemble la route qui mènera leurs idées au sommet.

Le projet de proposer des visites insolites de Lyon est pensé en 2012 et, deux mois plus tard, le tour est joué : « le 6 Janvier, on ouvrait le champagne et on trinquait à la société » – la précision chronologique, en tant que bon guide, ça se respecte – « c’est surtout que notre aventure est très liée à l’alcool. Mais on l’assume, en faisant des visites apéros », plaisante Clémence. Chez Cybèle, ils sont bourrés d’humour, car il en faut pour contrer ce milieu « conservateur et fermé » qui donne du guide touristique l’image du « gars hyper lourdingue et poussiéreux qui mène les gens avec un parapluie ». Réalisant que les visites sont trop pauvres sur la forme et sur le fond, Clémence et Olivier, dans une visite tantôt jouée, tantôt contée, n’hésitent pas à se métamorphoser tour à tour en sept personnages lyonnais. Si Olivier, dans l’une d’elle, ne parle qu’au passé simple, les visites de Cybèle ne manquent ni d’émotion, ni d’érudition. Certains d’avoir un rôle à jouer dans la transmission, ces deux guides atypiques font les recherches eux-mêmes, à la bibliothèque, écrivent et jonglent avec une incroyable habilité entre les différentes périodes historiques. Leur mission ? « Faire revivre 2000 ans d’histoire ». Leur volonté ? Laisser de côté dates, rois et monuments, et faire découvrir « les petites gens et les commerçants ». Ironie du sort, si vous offrez une machine à remonter le temps à Clémence et Olivier, l’une emmènera en 1548, à l’entrée royale d’Henri II, l’autre, au coeur de la ville qui change : « j’aurais adoré vivre début XXème, dîner avec Herriot chez la Mère Brazier ! »

En plus de s’amuser à proposer des visites bien pensées, Olivier et Clémence sont parvenus à monter leur société à et se « décomplexer du monde entrepreneurial », jusqu’alors inconnu. À l’espace de co-working de la Cordée, ils ont trouvé leurs prises et économisé de l’énergie pour assurer, sur le terrain, leur jeu de comédien. Parvenus à relever tous leurs défis, en particulier celui de proposer ces visites aux Lyonnais plutôt qu’aux étrangers, les visites Cybèle ne tardent pas à être considérées comme le loisir urbain qui remplace le ciné. Un pari osé, et déjà gagné : « Clémence est vraiment têtue ! Elle ne lâche par le morceau, elle y va, avec son énergie, munie de sa serpe, pour contrer tous les obstacles sur son passage. Et elle arrive toujours glorieuse », confie Olivier avant d’ajouter : « Moi, j’ai donné un tract de Cybèle à Gérard Collomb en lui demandant s’il connaissait vraiment sa ville ! » Le « boulot peinard avec les vacances et de vrais week-ends », ils les rêvent parfois, mais jamais plus d’une seconde. Eux ce qu’ils préfèrent, c’est partir découvrir de nouvelles terres d’Audace : « on préfère ouvrir une porte pour y entrer, plutôt que d’en regarder plusieurs pendant des heures et les laisser fermées », résume Clémence.

Le projet Cybèle s’est fait un nom dans les rues de Lyon, « la seule ville qui a su conserver quelque chose de toutes les époques » ; alors aujourd’hui, Clémence et Olivier se plaisent à espérer que les visites aient lieu un jour « dans le monde entier ». Dans l’attente, le duo envisage d’accompagner des structures culturelles afin de les aider à mettre en valeur leur patrimoine. Un peu comme s’il se cachait dans chaque coin de rue, une petite madeleine de Proust qui attend d’être dégustée, Clémence est aussi là pour rappeler que voyager « ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais bien à avoir de nouveaux yeux », et si possible… Audacieux !