Demain sera, avec Bukowski

Lorsqu’un Audacieux nous donne rendez-vous sous la statue d’un certain Démocrite – Grec bien connu pour méditer sur le siège de l’âme – je comprends que la musique n’est pas la seule à raisonner dans l’esprit du rappeur Bukowski. Mon premier, lourd de la théorie de la connaissance, tient son crâne dans la main ; mon second en a dans le crâne et partage avec le premier cette capacité à rire de tout avec légèreté ; mon tout n’est pas du genre à crâner : « rions, même de ce qui est terrible ! Il faut savoir s’alléger ! Si on porte toute la lourdeur de ce monde, on est foutus ». Ludo médite, agite, cogite, Lucio gratte ses idées sur papier – son marbre à lui – qu’il signe d’un pseudonyme imbibé de l’encrier de l’écrivain Charles Bukowski. Il est de ceux qui croient en la vie et l’un des rares à rappeler combien l’ecchymose est un art raffiné. S’il est un rêveur assumé, l’audacieux en trapèze volant n’échappe pourtant pas au poids du temps, de la solitude et de la marginalité : « je ne porte jamais de montre ! Je cours après le temps, éternellement. D’ailleurs, quand j’écris, c’est aussi pour lui échapper »

Et pourtant chez lui, tout se fera dans l’ordre et chaque chose en son temps : du baccalauréat littéraire à sa thèse d’Histoire. Imprégné de celle des plus grands, l’extralucide choisira pourtant de ne jamais s’en raconter ; il sait qu’il a choisi cette filière pour assurer son job étudiant de déménageur et se réserver suffisamment d’heures pour faire de la musique derrière. Regrettant un système universitaire « un peu miné », il ne tardera pas à se faire embaucher en contractuel dans une bibliothèque. Très attaché à sa reliure – sa sérénité – il évolue dans l’antre de la littérature, marche sous le regard bienveillant de ses ouvrages préférés, boulimique de toutes ces belles références qui l’entoure : « t’es dans d’énormes couloirs de livre, t’es tout seul, t’es bien. Dans le domaine professionnel, je suis complètement dénué d’ambition. Ça fait halluciner les gens mais j’aime les boulots simples, vivre dans un appart’ simple, porter des vêtements simples. J’aime l’équilibre et le juste milieu ». Alors, quand il s’en va, Bukowski emporte forcément avec lui ses fidèles amis : James Joyce, Orwell, Debord, tous déposés dans ses textes : « la connaissance, on ne l’acquiert pas pour soi mais pour qu’elle circule ! Quand j’entends que les gens ouvrent des livres après avoir entendu mes chansons, c’est le plus beau des retours, bien mieux que des vues sur Youtube ! Être reconnu, c’est de la branlette. Quand on vient me voir pour me remercier, là, ça touche vraiment à un truc ». « Aujourd’hui les mecs se prennent pour des gangsters alors qu’ils font de l’argent avec des gamins de 14 ans ! » ajoute-t-il en montrant les dents au rap commercial.  Bien loin du dictateur d’idéologie influenceur de public, Lucio se présente comme un rappeur sans partis ; du parti des sans parti ; de ceux qui veulent que les partis meurent : « dans mes textes, je ne fais que suggérer afin que les gens lisent et se fassent leurs idées. Le rap frontal, je n’y crois pas : si tu dis à un enfant de ne pas toucher un objet, il le touchera. »

Un discours honnête et tranché, pour un artiste plus indépendant qu’intermittent, celui qui se sent comme un « troubadour » et qui ne jure que par l’auto-production : « la musique aujourd’hui, c’est passer son temps à gratter des subventions et à arrondir les angles. Pour moi, c’est un à côté. Un à côté qui prend de la place mais qui me permet d’avoir une famille, un salaire et un totale liberté. Les gens qui disent qu’ils n’auront pas de famille parce qu’ils donneront tout à la musique c’est du romantisme à deux balles pour artiste du 19 ème siècle. Et puis comme je ne suis pas signé et que je n’ai pas la pression d’en faire mon gagne-pain, je peux rejeter des propositions et faire des concerts juste par plaisir. » Un plaisir venu le cueillir très tôt, sous l’influence du mélomane de la chambre d’à côté, et qui s’est renforcé, de l’album de Gyneco – « celui de 94 est dans mon top 5 des meilleurs albums du rap français » – à la découverte de la magnificence des mots avec lesquels il se plaît à jouer ; « mon grand-frère a arrêté l’école très tôt. À 19 ans, il a commencé à regretter son choix et s’est mis à lire des tonnes de livres. Ça a attisé ma curiosité car je les voyais s’entasser partout. Aujourd’hui, il est l’homme le plus instruit que je connaisse. » Lecture, écriture de nouvelles, lecture, écriture de poèmes, à 12 ans, l’agenda créatif du petit Ludo est déjà bien rempli. 3 ans plus tard, les premiers textes de rap « en rime ! » feront leur entrée (ceux qu’il n’a jamais montré et sur lesquels il ne se sentait pas encore de chanter) : « c’est seulement 5 ans après que je me suis retrouvé à enregistrer mon premier morceau dans un micro pourri chez un pote à Saint-Priest. J’en avais jamais tenu un, et je ne savais pas trop où ça allait me mener. Je me disais que peut-être, à 25 ans, quelques personnes écouteront ce que je fais. Jamais je n’aurais imaginé que ça prendrait cette ampleur. » Si aujourd’hui, ses salles sont remplies, celui qui a côtoyé les scènes Slam lyonnaises exprime (un peu gêné), l’effet ressenti lorsque son public connait mieux ses textes que lui : « quand les mecs du premier rang remplissent mon trou de mémoire, j’en reviens pas » ! Et pourtant, il est lui même cet amoureux des paroles des plus grands : Brel, Gainsbourg et surtout Bashung « son univers, son culot, ses textes, ce mec est un monstre. Le Dylan Thomas de la chanson française ! ».

Il est peut-être un peu loin l’étudiant de la faculté d’Histoire, cependant, il est une leçon d’humilité et de transparence sur laquelle Ludo n’a jamais buté. Il crée sous pseudonyme, c’est vrai, mais uniquement pour différencier sa passion de sa vie privée : « être un personnage, c’est impossible pour moi ! Dans mes morceaux, je ne peux être que moi, définitivement. » Lui, le meilleur, l’homme bon, le bonhomme, dans des morceaux pointus et très réfléchis. Le pire aussi, dans des morceaux qui le font plonger dans des « émotions extrêmes » et qui s’épuisent à souligner « la noblesse de l’échec » : « la vie ne te permet pas toujours d’être raisonné. Mais je suis persuadé que chaque douleur peut devenir un succès. Bon, quand t’as le nez dedans, je te l’accorde, c’est compliqué. Parfois t’a juste envie de sauter par la fenêtre. Mais je ne crois pas que souffrir soit un truc positif. Le mythe catholique de « il faut souffrir » je le comprend pas. La souffrance est bonne uniquement quand elle permet de te pousser dans tes retranchements. Il faut utiliser l’expérience négative pour ancrer autre chose. Certains tiennent grâce au sport, pour moi c’est l’écriture et certains de mes morceaux m’ont sauvés, littéralement. » Alors, même si cela fait des années que l’artiste s’essaie à arrêter d’enchaîner l’écriture, les clips et les projets, hors de question pour lui de laisser sa plume au chômage technique ou d’arrêter sa thérap-ie : « c’est une frénésie ! Il faut que ça sorte, sinon je suis malheureux ! » Et à ceux qui, face à son abondance de création, seraient tentés de croire à la magie ou à une conspiration, Lucio répond : « je ne crois pas au don, seulement au travail. Rien ne sort facilement ! On peut avoir une prédisposition ou une sensibilité liée au hasard, à la situation familiale, au milieu social, mais le talent est avant tout une valeur de travail. Il faut aussi beaucoup de curiosité ! Savoir écrire nécessite de savoir s’intéresser à tout, s’intéresser aux hommes et vivre des expériences avec eux. L’Art, c’est comme la vie, ça s’interprète ! Un mec qui s’intéresse à rien, qui rencontre personne, aura de la matière mais elle sera fade, car il ne l’aura pas confrontée, pas mise en face de ses contradictions. » Avec près de 5 projets par an, Lucio, lui, n’a jamais cessé de créer – partout et n’importe quand, avec ou sans production, au bureau discrètement ou dans un bar bruyant, la nuit, aussi, lors d’une insomnie – et de stimuler son muscle artistique : « quand je pense qu’il y en a qui mettent 3 ans à sortir un album et qui osent dire « on l’a sorti dans la douleur… » j’ai envie de leur dire « eh mec ! Va dans la réalité ! Va porter des palettes ! » ».

Celui qui n’a jamais réussi à se projeter n’avait pas imaginé faire un jour de la musique. Au fond, ce que l’Audacieux sait faire de mieux, c’est aussi de s’être laissé mener par la vie, au fil des écorchures et de ses volontés : « n’espérez jamais y arriver ! Commencer un art pour le réussir, c’est aussi idiot qu’arrêter parce que ça n’a pas marché. La création est une aventure intérieure, il faut faire quelque chose parce qu’on sent que c’est bon pour soi ».
Parole d’un rappeur qui ne s’est jamais laissé dérapé.