Dessine-moi un destin !

Sur les collines de Saint-Just, dans ce quartier qu’il ne quitterait « pour rien au monde », les murs n’ont pas d’oreille, mais une âme, depuis qu’un artiste lyonnais s’est mis à les écouter. À se mettre à nu pour assurer leur revêtement. La démarche est timide, sa personnalité effacée, plus encore quand il ouvre sa chemise cartonnée. Si sa voix peut s’emmurer, Maxime n’est pas du genre à faire dans la demi-teinte. Ne se contentant pas de raser les murs, l’Audacieux a décidé de s’y frotter, sans nuance. Les hommes sont tous nés dans les choux, mais on dirait que certains d’entre-eux ont tenu à arracher une feuille pour symboliser leur naissance. Tombé un jour dans un pot de peinture – sa marmite d’Obélix – il n’abandonnera jamais son Idéfix : « à moins d’être sur un pont en équilibre avec du vent, je dessine tout le temps et partout. » Dans le village lyonnais, tout le monde le sait. L’Art est son druide, la création sa potion, et le dessin ? Son pouvoir magique.

L’expression est bien connue, le brouillon précède toujours l’oeuvre d’Art. Ils sont peu, pourtant, à dormir dans sa corbeille à papier. À tout juste cinq ans, le jeune Maxime « retape » des bandes-dessinées et ne laisse entrer personne dans sa cour de recré : « je restais seul dans mon coin, et je dessinais. » Alors, quand arrive le jour où il commence à faire le mur, à découvrir les tableaux d’expression libre, Maxime se met à répondre à tous les rendez-vous du graffiti : « avant, déjà, je pouvais trouver une porte graffée aussi belle qu’un tableau, mais là, c’était la révélation. » Sur ces murs, le jeune homme n’a pas honte de s’accouder ; ces blocs de béton sont comme lui, solides et légèrement fêlés par les années. Hasard, ou non, l’étymologie du mot «graffiti » n’est autre qu’« éraflure ». Quoi qu’il en soit, si quelques briques peuvent encore tomber, le jeune homme ne se laisse pas démolir. Son tournant dans le monde de l’art, il le doit à David, sa couche de ciment, l’animateur de la MJC d’à côté dans laquelle il restera un an : « depuis, il est devenu mon meilleur ami. On ne s’est plus jamais lâchés ». Quand ce dernier lui permet, à seize ans seulement, d’intégrer son collectif de graffiti « Medlakolor », c’est comme s’il lui offrait les plans d’une nouvelle maison : « je me suis réfugié chez ces professionnels et je les ai suivi dans toute la France ».

Le baccalauréat – non compatible avec son élan de liberté – est loupé, tout comme son BEP bâtiment techniques de l’architecture : « j’ai fait des stages en peinture-décoration mais ça m’intéressait uniquement parce que je voulais dessiner. » Sans même lui demander son avis, la réalité tire un trait sur sa passion : après un CAP et un passage au CFA des Compagnons de Lyon, à tout juste dix sept ans, Maxime obtient le titre de peintre en décor et bâtiment : « mais je me cachais dans les rues ! Je ne répondais pas à mon patron au téléphone. J’ai quitté mon travail du jour au lendemain, c’est mon côté tête de mule ». Les grandes écoles ? Il ne s’est jamais vraiment autorisé à y penser. Excès d’humilité, manque de moyens financiers. Si son collectif, « Medlakolor », est là pour lui rappeler qu’il faut s’accrocher et cesser de se jeter la pierre, à ses vingt deux ans, tous les murs de la ville sont devenus grisonnants ; Maxime voit l’avenir en noir et blanc : « je me suis dit qu’il fallait arrêter de vouloir essayer d’en faire un métier. »

Finalement, le destin lui fait signe d’un coup de crayon. Au hasard des rencontres, sa mère raccompagne la Présidente d’une fondation de financement pour l’Art. Avant tout curieuse de voir les dessins de Maxime, lorsqu’elle réalise son don, elle fait immédiatement le sien. De quoi financer trois ans à l’Écohlcité, école d’art mural privée : « ma mère m’a toujours dit qu’il n’y avait pas de hasard. C’est comme ça qu’elle nous a élevé, pas dans une religion précise, mais elle pense que je suis aidé. Ma religion, c’est celle du rêve et de la bonne étoile. » S’il n’a jamais vraiment été à l’école, l’Audacieux se souvient avoir une nuit, passé plus de 13h00 sur un dessin. Cet engagement lui aura valu de terminer, à peine trois mois après la rentrée, dans la tête de liste de sa promotion. Dans l’établissement, son style est remarqué : sensible, fouillé, fidèle aux traits de sa personnalité : « le plus beau compliment qu’on m’ai fait, c’est de me dire que je permettais aux gens de se balader dans mes dessins. » Des allées et venues insensées, dans lesquelles peuvent se battre en duel la peinture et le crayon de papier : « il arrive que mes dessins n’aient ni queue ni tête. La partie professionnelle de moi-même me dit : « mec, c’est n’importe quoi. » La partie intérieure me dit : « continue, tu en as besoin. » Je m’énerve souvent sur mes dessins, mais mieux vaut cela, qu’il ne se passe rien. » S’il garde en mémoire le conseil de son professeur – « même quand un dessin est foiré, il faut le terminer pour en faire le deuil » – assurément, Maxime en a plus fait naître que tuer. Ce dernier ne s’accorde aucune pause et ne voit même pas l’intérêt qu’il y a à « décompresser » : « je n’ai pas besoin de rien faire ! Avoir une fibre, c’est bien, mais il faut la travailler. Il y’en a un par siècle qui n’en a pas besoin, pour les autres, il faut taffer. Georges Brassens le disait : « sans technique, le don n’est rien qu’une sale manie » ». Murs, toiles, décorations, mobiliers, les commandes commencent à affluer. Son Audace ? Faire sauter cette barrière que les artistes posent trop souvent face au métier d’artisan : « je n’ai jamais eu l’impression de me prostituer en répondant à une commande. Même quand je fais des chambres d’enfant et que je me retrouve à dessiner Le Roi Lion, j’aime ça ! Franchement, je défie n’importe quel graffeur de dire qu’il préfère aller bosser à l’usine et graffer pendant son temps libre. Pour moi, le seul chagrin, c’est d’être peintre en bâtiment. Si être un artiste, c’est être capable de dessiner et de recracher ce qu’on ressent, alors oui, sans hésiter, je suis un artiste ».

À vingt-cinq ans, Maxime en a vu de toutes les couleurs et les murs, c’est vrai, avant de les brosser, il les a largement pris dans la figure. Plus que jamais conscient des surfaces qu’il doit encore travailler, il souhaite aujourd’hui apprendre à dire non, ne plus se laisser toucher par des évènements extérieurs sans importance, « rouler cadence et assumer cadence » : « je me répète aussi qu’il ne faut pas avoir peur. Peur de parler, peur de dire ». Alors, pour parvenir à s’exprimer, il continue à choisir de larges murs, bien hauts perchés. Sa première source d’inspiration, l’artiste ne compte pas en changer. Au grand jamais il ne tirera un trait sur sa ville natale, très chère ville de Lyon. Pas plus sur ce parc, sa « planque », son lieu de saignée : « j’aurai toujours un bout de quelque chose à voir et à faire ici. » Artistiquement et humainement car, reconnaissant de ce que la vie a su lui donner, Maxime coache aujourd’hui les « gamins du quartier » et les jeunes de son ancienne MJC. Gaspard est l’un d’eux ; il vient d’avoir dix-huit ans et d’intégrer la même école que son aîné. L’Audace est déposée, imprégnée sur cette grande toile que nous mériterions tous, à présent, d’accrocher.