Écouter l’Audace vibrer…

Alto. L’alto fait partie de la famille des instruments à cordes frottées. Il ressemble au violon, mais il est plus grand, plus épais, et plus grave. Enfin, il est si beau, que lorsque l’archet effleure la corde, l’oreille se trouve transportée dans une symphonie d’émotions qui se mêlent aux voluptés du son, trouvant leurs résonances dans les tréfonds les plus intimes du coeur, et le monde s’efface pour laisser place aux spires infinies et merveilleuses de son univers musical riche et profond.

Chut ! Les gradins s’assombrissent… Notre Audacieuse du mois entre en scène. Dans le silence attentif, écoutons ce que sa voix veut bien nous chanter. Sarrah se consacre à l’alto en classe grâce aux horaires aménagés, où se délie son goût pour la musique comme un air au fil de la portée. « J’y ai côtoyé d’autres musiciens, c’était tout un rythme; il y avait de l’effervescence dans le groupe… Je ne voyais pas la musique devenir secondaire dans ma vie après la terminale. » Jeune femme aux doigts habiles, elle tire les ficelles de son avenir et les noue au CNSM de Lyon, où elle plante son pupitre trois ans avant nos jours. L’univers de Sarrah s’étend de sa maison d’enfance où elle montait des petits spectacles pour sa famille, à ses cours, et à ses orchestres. Pour elle, la musique est un partage. «Quand je joue, j’adapte mon état d’esprit aux sons. Il faut laisser aller, faire passer quelque chose. Il faut beaucoup de concentration, et de l’écoute. »

Altiste. Moi-même qui écris ce portrait, si j’avais pu jouer d’un instrument, j’aurais choisi l’alto… Oh ! Suis-je bête. Je joue de l’alto ! Et me voici qui interview une consoeur altiste. Coïncidence ? Je ne pense pas.

« Le monde est petit. J’étais en cours lorsque mon prof a reçu un message de l’opéra ; ils avaient besoin d’un altiste pour jouer dans Orphée et Euridice de Gluck. Il m’a proposé d’essayer. » Sarrah a saisi cette opportunité et son alto, dirigée par la baguette de l’Audace. Aujourd’hui, notre discrète mais talentueuse altiste « cachetonne » à l’Opéra de Lyon. Qu’est-ce donc que cela ? Sarrah est appelée à jouer ponctuellement lors de concerts à l’Opéra, quand l’altiste se fait rare et la nécessité pressante. « C’est formateur, les musiciens sont bienveillants… Nous sommes dans une ambiance de détente productive. »

Elle joue de l’alto debout, c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup : ça veut dire qu’elle est libre, heureuse d’être là avec nous… J’écoute Sarrah me confier qu’elle valse sur de vieux titres de Jacques Brel et pleure avec Rachmaninov, admire Miles Davis, fait la fête avec Beyoncé, rêve au rythme des mélodies traditionnelles du monde entier… La musique peuple Sarrah. « J’aime ce qui est intense, j’aime le romantisme, le lyrique ! » Elle cherche l’expression, dehors, dedans, elle vibre avec son instrument. Ecouter, transmettre, ces deux mots constituent les maillons essentiels du lien qui, par la musique, se tisse entre les individus. « Jouer toute seule m’arrive tout le temps. Mais c’est une joie de jouer ensemble. » La musique est-elle un duo, entre le musicien et ses compagnons d’orchestre qui jouent dans un rythme binaire ? Que nenni ! C’est un trio qui unit un musicien, ses camarades, et le public, dans un vaste élan ternaire. « Assister à concert est très différent d’écouter un CD chez soi, remarque notre fieffée de l’orchestre. En général les gens qui ne font pas de musique n’osent pas venir. Mais il faut ! Il faut venir écouter, sans a priori. La musique est universelle. Elle adoucit le rapport entre les gens, elle les pousse à s’ouvrir. » Amie du silence qu’elle a appris à domestiquer, notre Audacieuse ne cesse de tendre l’oreille, pour s’ouvrir aux murmures du monde. La musique est comme le vent, elle ne s’arrête jamais ; c’est nous qui arrêtons d’écouter.

Vibrato. Le vibrato de l’alto est ample et large. Il est ce qui fait vibrer le son, ce qui fait trembler la note à l’horizon de l’émotion de celui qui écoute ; il est ce qui fait vaciller ses certitudes, frissonner ses barrières.

Sarrah dégage ce que je nommerais une « force souple ». Discrète, elle a pourtant un caractère affirmé, et se montre sévère envers elle-même. « Ma faiblesse, c’est moi-même. Je manque de confiance, et je ne suis jamais satisfaite. Mais c’est aussi une force, même si cela semble paradoxal, car je cherche toujours à progresser. C’est au fur et à mesure que notre écoute progresse que l’on progresse. » Nous avons trouvé une volonté et un talent, une  travailleuse, une passionnée, une amoureuse. Une Audacieuse, enfin. Musicienne consciencieuse, elle connait ses défauts et elle n’hésite pas à se remettre en question pour apprendre, apprendre, apprendre encore. « Avoir des facilités ne suffit pas, il faut travailler, chercher l’efficacité, pour se hisser vers le haut. » Sarrah n’attend pas de ses professeurs qu’ils lui envoient des fleurs. Elle tranche : « Je veux du vrai. » Du vrai, du sensible, du juste. Notre artiste des cordes frottées admire le son touchant tout en finesse de telle soliste « humble et divine », sa capacité à se diversifier, à être « une musicienne complète », elle aime la folie de tel compositeur romantique, elle est émue par la maîtrise de tel concertiste… Elle les recueille ce qu’ils lui donnent pour donner à son tour.

Legato. Le legato est le phrasé musical qui lie les sons, qui fait s’écouler les notes comme une cascade fluide et souple ou un filet d’eau ondulant sous les doigts de l’altiste.

La musique est une maîtresse exigeante, une compagne capricieuse, mais une fois qu’elle est entrée dans notre vie, nous voilà sous son emprise… Pour le meilleur, et pour le pire ? Sarrah s’est toujours interdit de désespérer dans les moments pénibles de l’existence. Après avoir tenté d’intégrer trois fois le conservatoire de Paris, elle entre finalement à Lyon. Elle n’abandonne pas, elle passe outre les difficultés. Elle avance, dans une quête perpétuelle du mieux. « On peut toujours faire mieux, toujours. Il ne faut jamais se laisser plomber le moral, aller de l’avant, ne pas avoir peur. » Le travail acharné n’est pas un sacrifice pour cette jeune femme qui poursuit dépassement de soi. Il faut penser au-delà, même lorsque l’on est coincé entre quatre murs pour préparer son concours tandis que d’autres profitent du soleil. Patience, tel est son maître-mot. Et si Sarrah travaille à faire de Patience sa complice, elle a déjà fait d’Emotion son escorte : « Un jour, la mère d’une amie a pleuré lors de l’un de mes concerts. Je l’avais touchée… C’est la plus belle des récompenses. » Modeste, elle rit quand je lui demande si elle se trouve audacieuse, et glisse qu’elle pourrait l’être plus… Se défaire de tous ses préjugés, oser malgré les regards de travers, malgré les remarques d’autrui, malgré les paroles qui peuvent la faire hésiter ; tel est le conseil qu’elle souhaite donner à tous (et à elle-même !) pour conquérir le courage enfoui en chacun !

Orchestre. L’orchestre est un ensemble d’instrumentistes réunis pour l’exécution d’une oeuvre musicale. Le saviez-vous ? L’altiste a une réputation de comique maladroit auprès de ses voisins musiciens… « Quelle est la différence entre le premier et le dernier altiste ? Deux tons et trois mesures. » Qu’est-ce qu’on se marre !

Sarrah aime les challenges. Elle joue pour l’épanouissement, se balance sur les airs de ses rêves d’orchestres à venir et au son de ses concerts passés… Mais sans s’y embourber ! Le passé ne l’intéresse pas, c’est une fonceuse dont la tête pleine de vivacité fourmille de projets. L’année prochaine, elle aimerait consacrer tout son temps à la musique, juste à la musique, rien qu’à la musique. Puis, elle partira à la rencontre du monde « voyager, pour être libre… ». Aventurière, Sarrah veut expérimenter dans tous les aspects de sa vie ! Pourquoi pas prendre des cours de cuisine ? Rencontrer quelqu’un avec l’Internet Mondial ?

Que la mélodie du bonheur te porte, escaladeuse de gammes, chevaucheuse de vibrato, et n’oublie pas de m’inviter à ton prochain concert !