Jefferey Jordan, l’humour du jour

Dans une époque où les bouffons ont déserté la Cour du roi et la blague de Toto celle de l’école, à l’heure où la bonne vanne n’est plus tapie dans le fond d’un Carambar et la VDM déjà au fond des water, nos cinq sens sont de plus en plus en quête du sens de l’humour. Avec l’arrivée sur scène de Jefferey Jordan, Audacieux de 23 ans, les blondes ou autres blagues de politicard sont enfin mises au placard au profit d’un humour osé et décalé qui nous réapprend à rire gay-ment.

Avant de trouver un public fidèle, le petit Jefferey a commencé par donner une représentation, chaque midi, à rideau fermé dans la cuisine de ses parents. Malheureusement, le temps est ensuite venu pour le petit clown  du « fin fond de l’Auvergne » de faire preuve de sérieux. Il débute alors un BTS design graphique et reste douze ans au Conservatoire de musique classique. Si son allure a toujours donné le sourire autour de lui, Jefferey n’a jamais souhaité s’en contenter : lui, ce qu’il voulait, c’était faire rire. Humoriste-violoniste et pourquoi pas ? Bien décidé à donner de la musicalité à ses vannes, à coup d’archet, il pousse alors la porte des cafés théâtres lyonnais pour jouer son premier spectacle « Sur la corde sensible ». En à peine trois représentations, l’autodidacte se voit propulsé sur la scène du Zenith, face à 5000 spectateurs, en première partie du spectacle de Michael Gregorio. S’être lancé sans aucune formation, doté de « trois handicaps de taille » : « j’arrive d’Auvergne, je suis gay et violoniste », voilà ce qui le fait rire et l’amène à se définir comme un jeune homme « complètement culotté ! ». Prêt à provoquer sa chance, il ose pourtant mêler des identités a priori contraires pour faire sortir de ce décalage une merveilleuse unité. Dans son nouveau spectacle « Jefferey Jordan s’affole », il se lance avec malice dans les clichés dont regorgent le milieu gay. Si même les plus grands – de Muriel Robin à Pierre Palmade – traitent du sujet sans jamais l’aborder franchement, pour Jefferey, ce n’est plus au public d’accepter un homosexuel mais bien à l’homosexuel de l’accepter à l’entrée : « Vous pouvez entrer dans mon univers, bienvenue chez moi ».

Si son talent ne fait aucun doute, son aplomb n’a cependant pas fait rire tout le monde. Ne comprenant pas sa façon de bla-gay et son histoire d’amour avec Jean-Jacques, son violon, dans le monde de Jefferey, tout n’a pas été rose : « ce n’est pas parce que vous êtes gay que vous êtes drôle », « être homo, pas la peine d’en faire un spectacle »… Le jeune humoriste pourrait à juste titre penser que les paroles de ceux qui lui ont ri au nez sont aussi inutiles que de pisser dans un violon… Si son spectacle a pour nom « S’affole », c’est bien parce qu’au delà de la grande folle siphonnée qu’il incarne avec élégance, Jefferey Jordan demeure celui qui s’affole d’être malheureusement connoté. Venant tout droit d’une autre planète, porté par la fusée du cynisme et de l’humour noir, il parvient à entraîner dans sa galaxie un public de plus en plus nombreux. Très méticuleux dans son travail, car voyez vous quand on est humoriste on ne rigole pas, Jefferey confie : « j’ai vraiment un défaut : je remets toujours les rideaux en place avant de monter sur scène ». Au delà de cette petite manie, c’est surtout la magnificence de son spectacle qu’il convient de retenir. Une aisance scénique, une gestuelle fantaisiste, un rythme sans décalage et une verve poétique aussi sonore que ses notes de violon. Toujours étonné par la musicalité que lui renvoient les éclats de rire du public, Jefferey nous fait part du meilleur souvenir de sa carrière : « pendant les sélections du Printemps du rire à l’Espace Gerson, les gens riaient si fort que j’ai passé le spectacle à regarder ma braguette, je pensais vraiment qu’elle était ouverte ! » Vous l’avez compris, c’est avec beaucoup d’humilité et sans « s’affoler » que le jeune humoriste gère sa nouvelle notoriété : « quand on me salue dans la rue ,je continue de me demander : mais où ai-je pu voir cette personne ? Sans me dire : ah mais c’est elle qui m’a déjà vu… » !

Si l’être humain est capable de pleurer de rire, logiquement, il peut aussi passer du rire aux larmes. La question est alors de savoir si un humoriste peut certains jours devenir humo-triste. Avec un spectacle introspectif qui fouille au plus profond de ses origines – qu’elles soient géographiques ou sexuelles – la scène reste pour ce talent la plus grande des thérapies. Et si, quand le rideau tombe, Jefferey a relevé son défi, c’est parce que le rire qu’il provoque est affectif. Celui qu’il provoque est amplifié par l’émotion, de quoi lui donner raison de penser que « la plus belle façon de faire rire, c’est bien d’être émouvant. »

Cinq ans après le début de sa carrière, l’avancée artistique de Jefferey Jordan n’est pas une blague. Il est de ceux qui n’ont jamais eu besoin de ramer pour faire marrer. N’arrêtant jamais de lire et d’écrire, déjà prêt à se renouveler dans un troisième One man show, l’Audacieux continue de courir les scènes pour décrocher, non pas la célébrité, mais ce « truc à lui » qui lui permettra de se faire connaître sans cesser de se reconnaître. Ainsi, en plus de faire un clin d’oeil à tous les humoristes cachés, Jefferey Jordan est surtout là pour vous rappeler que « vous ne devez pas avoir peur d’être vous même. » ( et cette fois, ça ne rigole pas ) !