Joe, Bel et Audacieuse

Nombreux sont ceux, à la terrasse des cafés qui regrettent de ne pas s’être écoutés dans le choix de leur métier et, toujours aussi nombreux sont les jeunes sur les bancs de l’université à échanger leurs regrets. Pensant à tort que les dés sont jetés, tous, jugent bon d’étouffer les rêves sous leur oreiller. Mais alors qui se réveille ? Personne ne joue la belle ? Joe Bel si, et pas à moitié quand elle se fait la belle de l’université pour répondre à l’appel de la musique. Une déclaration officielle à ses proches pour une mise en selle immédiate. Un parcours qui aurait pu paraître accidentel mais qui a montré qu’il fallait du cran pour empoigner le volant et conduire sa passion en laissant derrière elle, son premier panneau directionnel…

Pourtant, avant de quitter l’autoroute, cette grenobloise de 27 ans avait un parcours bien tracé. Avec une place en classe préparatoire Hypokhâgne et le titre de major de promotion en double licence Lettres Modernes et Histoire de l’art, vous me direz, pourquoi se poser des questions ? Et bien parce que derrière ses cahiers et cette aisance à composer des dissertations se cachait celui de composer ses propres chansons. Une enfance passée à fredonner discrètement et à donner secrètement rendez-vous à ce qu’elle pensait simplement être un amour d’adolescente. C’était sans savoir que le matin de sa 22 ème année elle finirait par se sentir « harcelée » par une passion qui ne voulait plus être masquée: « D’un coup j’ai ressenti cette volonté de faire et d’être. Non pas une grande chanteuse, mais cette nécessité de m’assurer un bien être et de libérer ce qu’il y avait dans mon esprit. » Alors, quand cette brillante mais timide élève que personne n’a jamais entendue chanter se met à donner de la voix pour annoncer sa sortie de l’université, les cordes vocales de son entourage, elles, sont bien coupées : « Mes proches ne l’ont pas bien reçu, ils se sont même un peu moqués de moi. Je n’avais jamais fait de concert ni même chanté devant quelqu’un, pour eux, ça venait de nulle part » ! Instinctive, elle reste pourtant à l’écoute de ses rêves et se rebaptise avec le pseudonyme qu’un d’eux lui a soufflé : « Joe Bel », ou l’audace d’une autodidacte qui a bien fait de s’écouter.

Sans aucune formation musicale, elle apprend le piano, la guitare et la basse. Elle raconte même, amusée, être partie en pleurant, quand elle avait 12 ans, du seul cours de chant auquel elle a assisté. Un manque d’expérience pratique qui aurait pu la contraindre mais qui, au-delà de l’expérimentation, s’est imposé par une double dose d’émotion : « C’est vrai que ça prend plus de temps de travailler sans savoir tout de suite ce que veut dire « rubato » et ce qu’est un sol majeur mais on y va à l’instinct. » Un instinct auquel s’ajoute le hasard lorsque la vie lui fait rencontrer Grégoire, le manager d’artistes de Grande Route. Celui qui, sans concession, lui fait entendre qu’il est temps que sa soul et sa folk s’échappent des fenêtres de son salon. Convaincue qu’il est tant de professionnaliser ce qui semblait encore être un coup de folie, Joe Bel accepte de le suivre et de poser un premier pas sur la scène du Kraspek : « Je n’étais vraiment pas à l’aise. J’ai dit « bonsoir », j’ai chanté, j’ai dit « au revoir », j’ai quitté la scène ». Depuis deux ans, le téléphone n’a ensuite pas cessé de sonner et ses pas se sont accélérés de la scène de Corneille à celle d’Ayo en passant par celle de Zaz devant 7000 personnes, dont elle garde un souvenir particulier : « On a passé 5 h à discuter par terre, dans un parking. Cette artiste m’a fait prendre une énorme claque professionnelle et humaine dans tous mes clichés, ça m’a fait du bien »! Des claques qu’elle ne cesse de prendre en poursuivant 17 dates aux côtés d’Asaf Avidan mais qu’elle n’oublie pas de mettre à son tour en invitant son père à l’écouter pour la première fois sur la scène de l’Olympia : « Il était vraiment très ému. C’est tout à fait moi, soit je n’ose rien, soit j’ose tout. Et puis, quand j’ai vu mon nom marqué à l’entrée de l’Olympia.. je me suis dit : « mais qu’est ce qu’il va m’arriver d’horrible maintenant pour compenser tout cela? » ».

Ce qui arrive d’horrible à celle qui lutte chaque jour contre sa timidité pour se légitimer, c’est d’être agréablement secouée par une passion qui, en moins de deux ans, s’est imposée comme un métier. Ironisant sur le fait qu’elle n’est « toujours pas Beyoncé » elle ajoute : « Quand je tombe sur des reprises de mes chansons, je commence à réaliser que j’ai ma place dans ce monde que je pensais fermé ». Vivant au quotidien toutes les émotions d’un Art « vital » qui la fait « pleurer, réfléchir et vibrer » Joe Bel fonce mais se jure de ne jamais se laisser avancer en « pilote automatique ». Chez elle, seules l’écriture et la composition ont le droit de le faire car en posant ses émotions en totale improvisation elle sait qu’il suffit de s’écouter pour savoir ce dont elle a besoin de parler. De parler ou plutôt de témoigner car, avec l’aide de son pseudonyme et de son « costume de protection » – une tenue vert émeraude qu’elle enfile toujours sur scène – cette artiste hyper sensible partage des textes qui n’ont d’autre message que celui d’oser : « Oser sortir dehors, oser aller sur la route découvrir qui l’on est. Si tu ne vis rien et que tu regardes la télé, il ne se passera rien! Si tu oses vivre, il y a un moment où tout va se transformer ».

Vouée aujourd’hui, aux côtés de son fils de trois ans, à ce qu’elle nomme ses « deux bébés » sachez que Joe Bel a déjà programmé au mois de mars l’accouchement de son second EP. Parce qu’elle a osé mais surtout accepté les sacrifices que lui imposaient ses choix, c’est en apprenant que Joe Bel a été hébergée pendant plus d’un an chez différents proches que son parcours force l’admiration : « Je me disais : « tu as un enfant, est-ce que ton rôle ce n’est pas de lui offrir quelque chose de sûr ? » Mais je lui ai offert une mère heureuse et épanouie et on a réussi ». N’ayant pour autant jamais fantasmé une carrière dans la musique, Joe Bel ne se laisse pas paralyser par la peur de l’avenir, certaine qu’elle pourra retourner à l’art ou à la littérature si la musique la raccompagne à la porte d’entrée : « Et puis quand on veut faire de la musique, il y a mille façons d’y répondre. Si je veux simplement chanter dans les bars, je pourrais toujours le faire, ce sera à moi d’en décider ». Si elle confie avoir parfois eu peur de relever les défis que lui a imposé la vie, cette jeune artiste sensible a en fait toujours été une audacieuse : « Quand j’ai quitté mes études, quand j’ai fait un enfant, je ne me rendais pas compte que j’avais cette audace en moi. Maintenant, je comprends que tout le monde ne fait pas ça, et quand je vois à quel point je m’accroche pour faire ce métier, je me dis que je ne suis pas cette fille frileuse que je m’étais imaginée ». Une leçon qu’en plus de  confier à notre rédaction, elle partage toujours à son public d’une voix discrète : « Je voulais vous dire avant de commencer, que si moi je suis là, face à vous, cela signifie que vous êtes capables de faire ce dont vous avez envie. Alors comprenez ce que vous avez besoin d’oser et allez-y, prenez tous les risques, mais ne prenez pas celui de rester malheureux ». Ah…Vous aussi vous vous dites que demain, à l’université ou derrière les bureaux, il manquera sûrement quelqu’un… ?