Joris, photographe culotté

Sur tous les murs de la ville – qu’il nomme aussi sa « maison » – les autocollants JORISCLP foisonnent. Avec des photographies très street et des compos qui scotchent, est-ce un hasard si la culture underground lyonnaise ne cesse de placarder son portrait ? Parce qu’à seulement vingt-deux ans, l’Audacieux est aussi connu que le loup blanc – le cliché en moins – on pourrait croire que Joris Couronnet passe plus de temps devant l’objectif que derrière. Pourtant – syndrome du photographe oblige – il déteste être « surexposé » et prend même un malin plaisir lors de ses vernissages à sortir de notre champ de vision. Mais nul besoin du bon angle de vue pour le remarquer : son aura est rapidement perceptible. En m’offrant son premier portrait, Joris a prouvé combien, dès le premier contact, la prise pouvait être la bonne. Ainsi, sans retardateur, j’ai tenu à zoomer sur son Audace. Croyez moi… Y’a pas photo!

Après avoir débuté un BTS audiovisuel spécialisé dans le montage, cet ancien étudiant s’est heurté à la réalité. Alors qu’il espérait être encadré dans le domaine de l’image, Joris refuse rapidement de se laisser enfermer dans le « montage d’escargot ». Décidé à se former seul pour continuer à voir sa passion d’un bon oeil, il accepte de porter quelques temps la casquette de facteur. Et il faudra en distribuer, des lettres, pour acquérir un matériel de qualité. Monté en gamme au fur et à mesure, celui qui ignorait tout de la petite boîte noire a pourtant très vite sauté le fossé entre l’amateurisme et le professionnalisme. Sa passion est un remède contre la routine, un domaine dans lequel il aime se mettre dans des positions délicates, une vocation dont on ne se déconnecte jamais. Au point que Joris a parfois honte de parler de la photographie comme d’un travail. Mais quand il se focalise sur un visage, au point de ne plus écouter son interlocuteur, ou qu’il ose partir à pied sur une autoroute pour obtenir la bonne prise de vue, cela ne fait aucune doute : qu’il s’agisse d’un travail ou d’une passion, son activité à tout l’air d’être une obsession.

Si Joris Couronnet peut être couronné maître dans l’anti-mise en scène, c’est parce qu’en véritable artiste déjanté, il capture l’insouciance et fait de la folie son seul angle d’optique. Convaincu que rien ne mérite d’être dissimulé sous un cache, Joris se plaît à mettre en lumière ce qui n’est pas assez porté. Il ne peut s’en empêcher ; si son appareil photo parlait, il lui dirait bien d’aller se coucher : « c’est de la bêtise, j’agis comme un enfant, comme un fou ». Affichant son côté border-line, il garde cependant conscience des limites à avoir lorsque l’image d’une personne est entre ses mains. Pour les définir, une seule stratégie : « à chaque fois je pose la même question : et si ma grand-mère voyait cette photo ? » Bien au-delà de l’éthique et de la morale, si son travail est à ce point reconnu c’est bien parce que, pour lui, le « trash » n’est jamais synonyme de travail à la « rash » ! Ainsi, en recréant ses propres critères esthétiques, le brut de décoffrage qu’il revendique – du gros défaut à l’imposante cicatrice – est toujours maîtrisé : « je me fiche du cul parfait ou d’une peau parfaite, je veux que chaque visage raconte une histoire. Qu’il s’agisse du « drogué en boîte de nuit », de « la nénette bourgeoise » ou d’un déficient mental. » Désireux de connaître leur parcours de vie, Joris prouve alors que la photographie n’est pas automatique et que le rapport humain est toujours inévitable dans cet échange d’intimité.

Parlons d’intimité. Si Joris fait de la femme en petite culotte son domaine de prédilection, on aurait raison de le considérer comme un artiste culotté ! Pourtant, séduit par la grâce du sexe féminin, sachez qu’il mène surtout cet exercice pour combattre ses peurs : « vous ne l’imaginez pas mais je suis mort de trouille quand je rencontre une femme, la photographier, c’est l’appréhender. » Quand ce poète de l’ombre compare le « clic » de son objectif à l’ouverture d’un robinet – le but est d’évacuer ce dont il faut se débarrasser – on réalise combien il est mauvais de faire l’amalgame entre le photographe et l’univers qu’il propose : « certaines de mes photos sont scandaleuses, ça ne fait pas de moi un mec scandaleux ; c’est comme aimer la bagarre au cinéma, cela ne fait pas de nous un homme violent. » Assurément, le photographe ne manque pas de profondeur de champ !

Tout juste revenu de son dernier reportage en Inde – un voyage que Joris a préparé durant trois longues années – l’équipe se trouve aujourd’hui face à une véritable pellicule d’émotion. Marqué par tous les visages croisés sur son chemin, de New Deli à Agra en passant par Goa et Bombay, Joris évoque ce qu’il a réalisé de sa dépendance matérielle : « là-bas, j’avais honte d’être occidental et de ne pas pouvoir vivre sans mon ordinateur ou mon appareil photo. » Pour la première fois, il semble réaliser que même des centaines de clichés ne suffiront pas à faire comprendre tout ce qu’il a observé. Encore chamboulé d’avoir capturé l’instant du deuil suite au départ tragique d’un grand père indien, il reste cependant fasciné par l’incroyable pouvoir de la photographie. En particulier celui de transformer le mauvais souvenir en un frisson positif : « j’aimerais que ma dernière photo soit mon enterrement, l’émotion que les gens dégagent à cet instant est réelle. Il se passe quelque chose, c’est indescriptible. » Si nombreux sont ceux qui considèrent Joris comme un véritable artiste-photographe, l’Audacieux a toujours du mal à se convaincre de son talent. Bien loin de jouer la carte de la fausse pudeur, c’est avec transparence qu’il évoque le manque de reconnaissance de sa famille : « pour mes parents je suis un fou, un accro au sexe qui shoote des petites culottes, plus un mec bizarre qu’un photographe. » Malgré cela, il reste quoi qu’il en soit « accroché à son rêve », préférant penser aux prochaines expositions à organiser dans des lieux insolites ou aux bornes qu’il pourrait à nouveau accomplir avec son appareil photo.

Parce qu’une photographie, qu’elle soit fruit d’une technique ou porteuse d’un message, est avant tout un témoignage de vie, Joris se fixe le vaste objectif de regrouper chacune de ses prises en un seul album photo : « j’ai hâte d’avoir quatre-vingt balais, et d’ouvrir cette énorme boite à chaussures qui contiendrait ma vie. »