L’Audacieuse mène la danse !

Notre équipe ne vous l’a peut-être jamais avoué, mais il y a des jours où elle ne sait plus sur quel pied danser. Rock, salsa, petit pas par petit pas, elle finit par se spécialiser dans le coupé-décalé. Voir, dans le pas… de bourrée. Il faut dire qu’il existe un combat permanent entre ceux qui pratiquent le ballet et ceux qui se contentent de le passer. Chez Trafalgar, on est plutôt des manches. Ironie du sort, depuis le début de l’aventure, nous rêvons tous de dénicher une ballerine : « je ne m’exprime jamais par la parole, uniquement par le corps. Ça bout en moi, je danse pour sortir tout ce que je n’arrive pas à dire, » précise l’Audacieuse. Il s’agit donc d’aller chercher derrière ses arabesques et ses balancés. Facile, la belle est é-lancée. De quoi vous donner envie d’empoigner la barre, de pousser sur vos pieds et de tout envoyer, valser.

La ballerine a vingt ans mais porte ses chaussures à pointe depuis l’âge de six ans. Autant d’années d’entraînement qui ont fini par en faire une pointure de la danse classique. Comme des bottes de sept lieues – mais en plus gracieux – elles ont permis à Julie de monter, en un temps record, tous les plus hauts podiums. Du premier pas à ses grands pas chassés, c’est aussi la première fois que l’Audacieuse revient sur son parcours de danseuse entêtée. Julie a six ans, elle assiste, émerveillée, à son tout premier spectacle de danse classique. Depuis, pour porter son fidèle tutu, elle n’a pas hésité à se montrer têtue. Quelques années d’éveil, l’école de Guillemette Meyrieux qu’elle intègre à huit ans ; très rapidement, Julie découvre le rythme des concours : « on disait que j’étais très douée, mais je me mettais toujours en retrait. Par contre, je dansais tous les jours et tous les week-ends. J’ai vite compris que je ne ferai rien d’autre. » Timide, elle ne manque pourtant pas de se faire remarquer et récompenser. Vient alors le temps de saluer ses parents et déjà, de déménager sa chambre de jeune fille de douze ans, dans les plus grandes écoles. École Nationale d’Art Supérieur de Marseille, internat du Conservatoire National de Paris… La grande vie et pourtant, Julie reste prévoyante. Malgré le sport étude et ses dix-huit heures de danse par semaine, elle retourne passer son baccalauréat dans son petit lycée lyonnais. Seul diplôme qu’elle obtient de justesse, en raison d’un rythme effréné.

Si la souplesse n’est assurément pas dans son emploi du temps, elle se trouve dans chacun de ses mouvements. Un sorte « de talent inné » qu’elle reconnaît en rougissant et surtout les facultés physiques recherchées en danse classique. Lignes du corps, longs bras, genoux à l’intérieur, la discipline est des plus codées : « je m’impose plus de vingt heures de danse par semaine, mais la technique – faire quatre tours sur moi-même, par exemple – c’est ce qui me différencie des autres ballerines qui se focalisent uniquement sur le côté artistique de leur prestation. » Du Mexique à Genève en passant par Rome, Madrid, Vienne, Zurich, Amsterdam ou encore le Portugal, la passion de Julie dépasse largement le stade des entraînements : « en fait, j’ai beaucoup voyagé mais je n’ai visité que les aéroports et les studios de danse. » Décidée, elle enchaîne plus de trente concours et une dizaine d’auditions à travers le monde. Directement contactée par les compagnies qui veulent la faire danser – la compagnie Troika, ou encore celle de Cala – Julie est la preuve que le travail finit toujours par payer : « je n’ai jamais fait de concours sans gagner de prix, je n’ai jamais été éliminée avant la fin. » Loin de se laisser enfermer dans des compétences déjà maîtrisées, l’Audacieuse apprend aussi les danses espagnoles, ou plus contemporaines : « contrairement à la danse classique où il faut s’imprégner des règles au millimètre près, dans le contemporain le pari est de réussir à s’en défaire. C’est une autre gestuelle qui me fait bouger différemment et qui me permet de gagner en amplitude. J’ai tenté le hip hop mais je suis trahie par mon port de tête et ma posture de ballerine, c’est très moche ! » La casse-cou ne désespère pas. Faisant partie des rares danseuses à ne s’être jamais blessées physiquement, elle compte sur sa motivation pour lui servir d’auto-médication. Une manière de repousser ses limites et de prendre, au passage, sa revanche sur ceux qui l’ont blessé de l’intérieur.

Retenues au Conservatoire National de Paris, Julie a treize ans et n’a jamais soigné la déchirure qu’elle ressent quand elle constante que le culte du corps commence à prendre le pas sur son talent : « j’étais la meilleure en danse, mais je n’avais pas la morphologie recherchée par l’école. Pourtant, à cet âge là, on n’est même pas encore formée… » Remise en question, rendez-vous chez divers nutritionnistes, recherche d’un nouveau métier… Cet échec et cette injustice à laquelle elle goûte lui coupent la faim. Elle pense à devenir architecte, pour la forme, mais reprend les auditions et les entraînements sans oublier ce que lui a dit maman : « ne sois jamais rancunière ». Discrète, mais terriblement hargneuse, lorsque Julie pose un pas sur scène, elle est  à nouveau décidée à montrer que ce ne sont pas de faux kilos en trop qui l’empêcheront de montrer ce qu’elle a dans le ventre. Face à un jury composé de grandes personnalités du milieu et des danseurs du Youth American Grand Prix, elle obtient une moyenne de 87 sur 100. La ballerine reprend de l’élan et l’envie d’attraper l’effort à bras le corps : « c’est un peu sadomaso, mais cette hargne fait partie de moi. Je suis contente quand j’ai mal partout. Si je fais quatre tours, je vais vouloir en faire cinq. Si j’arrive à sauter, je vais vouloir sauter encore plus haut. Je suis comme ça, si j’avais fait du basket, j’aurai fait du basket à fond, je ne sais pas faire les choses à moitié. » Suffisamment forte pour accepter les départs précipités, le rythme, les sacrifices et les voyages à l’étranger – « quand tu commences si jeune, tu développes une espèce de débrouillardise qui te fait foncer. Finalement, tu prends de la maturité très rapidement et tu te retrouves un peu en décalage » – sa passion la force à accepter une solitude très présente dans le métier : « la danse me prend tout mon temps, elle est présente partout, c’est très difficile de trouver quelqu’un qui comprend cette passion dévorante. Et puis il n y a pas de stabilité dans ce métier, il y a beaucoup de gens de passage. Tu travailles avec un chorégraphe douze heures par jours durant trois mois, et ensuite tu ne le vois plus. »

Julie vient de passer, avec succès, les trois auditions qui vont lui permettent d’intégrer le Dance In Art d’Amsterdam, le Cinevox de Zurich ou le Kayzer au Portugal. Son choix n’est toujours pas fait, mais l’Audacieuse est déjà décidée à apprendre les nouvelles normes de la danse classique et à être nommée soliste dans une compagnie internationale. À choisir, le Netherland Dance Theater. Venant tout juste de remporter dix jours de résidence pour faire ses preuves dans le convoité ballet Malandain de Biarritz, elle voit déjà ce nouveau défi comme un futur tremplin : « pour ma passion, je partirais toujours s’il le faut. Si on me propose quelque chose demain, j’y vais sans me poser de questions. De toute façon il ne faut pas hésiter. Il faut tout tenter et continuer après les échecs ! » Parole d’une petite danseuse étoile qui ne regrette pas d’avoir visé la lune.