La puissance d’un « Murmur »

Alors qu’il y a deux siècles, Verlaine ajoutait à ses poèmes saturniens sa Chanson d’automne, celle où « les sanglots longs des violons de l’automne » blessent son coeur d’une langueur monotone, le duo aérien Murmur s’attarde à faire planer les mélancoliques de notre temps sur une planète électro-nostalgique. Les violons de Verlaine sont chassés par les machines ; mais le rouage est suffisamment bien huilé pour permettre la voltige de l’ascenseur émotionnel. Dès la première écoute, la première lettre soufflée  élève, le dernier mot susurré emmure. Lorsque la voix s’épure, tout s’éteint.  Tout s’éteint, lorsque la dernière note s’est tue.

A l’origine de ce murmure, Thomas et Emilien, deux lyonnais de vingt-cinq ans qui, après avoir assuré un choix de raison, se sont récemment donnés le droit de la passion. Lorsqu’il est question de musiciens bourrés d’Audace, on imagine très vite un aventureux, en apnée dans le bain musical. Et bien non ! Le duo Murmur est la preuve que l’Audace peut aussi être mesurée, et ce, sans démériter ! Si dès l’âge de sept ans, Emilien s’inscrit aux classes de jazz et qu’il intègre par la suite, comme Thomas, différents groupes lyonnais, son premier objectif est de décrocher son diplôme. Mais après l’obtention d’un Master de Marketing et Communication événementielle, ils sortent de l’université et recroisent, chacun de leur côté, leur plus fidèle alliée : la musique. Quand ils se rencontrent au sein de l’ancien groupe de rock des Bates Motel, leurs références communes et l’osmose qui s’installe entre eux chamboulent toutes leurs perspectives : « à ce moment là, comme dans une relation sentimentale, on savait que ça allait marcher entre nous. » Leur chemin rythmique, inspiré du trip-hop, commence à se tracer dans l’ombre. Puis, à la suite d’un travail réfléchi, le jeune duo s’émancipe pour chuchoter son tout premier secret : Murmur laisse entendre qu’ils sont prêts.

Murmur, à l’image de deux façades opposées, est bâti sur une dualité. Mi-homme, mi-machine, nous voici balancés entre la chaleur d’une guitare et la beauté froide mécanique ; entre un son industriel et une voix opaline. En proposant une véritable méditation, le duo expire une musique nébuleuse, échappe des notes fragiles et  résiste à l’élan dynamique pour mieux nous happer dans un monde fantasmatique. Dans leur univers, l’entrée est immédiate : les compositions nous agitent, les sentiments nous portent, mais personne ne parvient à définir quelle émotion nous emporte. Thomas et Emilien ont moins cherché l’effet de mode de cette production actuelle que le miroir musical le plus ajusté à leur identité : « Murmur, c’est une personnalité qu’on cherche à confier au creux de l’oreille. » Celle d’un chanteur instinctif mais discret qui voudrait bien se matérialiser en un « morceau de bois avec un bout de corde », et d’un « geek de la production » qui préférerait se transformer en « un bon gros synthé analogique de dix mètres de large. »

Appliqués dans leur composition, toujours dans la recherche, les textes de Murmur sont également porteurs d’une vraie musicalité. Fouillés, métaphoriques et subtilement pensés en fonction des doubles sens, le duo donne aux mots la même profondeur que leurs notes. Du titre Tablets, consacré au sentiment d’addiction – médical, musical, sentimental- à Defective Machine, en passant par Fire, chaque titre se révèle purement introspectif. Le morceau Idylle résonne, lui,  comme une course poursuite au ralenti. L’un est assoiffé, l’autre submergé : « bon, c’est vrai que notre quotidien n’est pas joyeux et qu’on pleure souvent, » plaisantent Émilien et Thomas. Leur petite habitude – celle de renommer leur maquette quand ils s’envoient des morceaux, « chatte des neiges » ou « cartouche d’ours » – est la seule méthode qu’ils ont trouvé pour tenir le coup et oublier les répétitions ratées : « on ne maîtrise pas encore toutes les machines, alors parfois, je vois Émilien jouer et je me dis :  « mais pourquoi il ne joue pas avec moi ? » On est capable de se regarder une demi-heure sans remarquer qu’on n’est pas branchés », explique Thomas. Et Émilien d’ajouter : « quand on vous parle d’homme et de machine ! C’est un décalage qu’on subit tous les jours ! »

En prenant du recul sur la production actuelle, le duo lyonnais se donne toutefois le droit d’être confiant : « notre marge de développement est très large. Vous savez, quand la mode sera finie, nous, on continuera. » Et si demain tout venait à s’arrêter ? La réponse est immédiate : « on deviendra alcooliques chroniques. Non, change de question, arrête, on a mal au ventre. » Loin d’imaginer leur projet s’arrêter, le duo est déjà en train de préparer ses prochaines dates ; pressé de remplir, non pas de grandes scènes parisiennes, mais de petits espaces intimistes : « un petit caveau avec des gens motivés, ça nous suffit. » Toujours en phase de développement, travaillant d’arrache-pied, le duo Murmur fait du bruit et n’arrête jamais ! Tout en poésie, les deux membres du groupe murmurent un dernier mot : « dodo ».