L’Audace, comme dans des chaussons !

Lorsque des baroudeurs trouvent chaussure à leur pied et s’installent, ils se transforment en pointures de la nourriture « fast casual ». C’est toute l’histoire de Loucas et Chloé, un duo de toqués de 27 et 25 ans qui (ré)inventent sans cesse la recette du chausson !

Dans mon patelin breton, on dirait volontiers que ce couple d’entrepreneurs « joue avec sa coiffe » – comprenez « qu’ils sont un peu fous ! » –, mais l’Audace n’est rien sans un grain de folie pour assaisonner le parcours de ces deux explorateurs du goût.

Car qui aurait pu prédire que Loucas, charpentier de métier durant sept ans, et Chloé, diplômée de l’IAE en Management, consacreraient leur vie à l’anoblissement d’un mets cosmopolite aux mille noms et aux milles saveurs ?

Excusez-les de mettre les pieds dans le plat, mais je me range à leurs côtés : les chaussons de France, vous les connaissez sûrement dans leur forme la plus traditionnelle, celle qui renferme des pommes… Élargissez vos horizons ! Ce petit trésor doré ne connaît pas de frontière. Il aime l’humilité malgré son succès international et maquille son multiculturalisme sous diverses appellations : mezzés au Liban, brick danouni en Tunisie ou encore tourte aux Etats-Unis, garniture et pâte s’unissent pour le meilleur à l’image de Toké et ses deux fondateurs !

C’est en Argentine que les Audacieux tombent amoureux de l’empañada et décident de l’emporter dans leurs valises afin de le faire découvrir aux Lyonnais : « on fait bien tout ce qu’on veut avec des crêpes, des donuts et des tartes ; nous, on est allé au fond du chausson. On a poussé le vice du chausson ».

On tutoie le coup de génie, lorsqu’on songe que l’idée du chausson français, ils sont allés la chercher à l’étranger.

Ce voyage en Amérique latine sonne le glas d’une vie bien rangée que Loucas ne regrette pas : « je voulais être autonome, me sortir de l’ennui d’une boîte où on plafonne dès 24 ans avant d’être cassé par le métier à la retraite ». Et la vie n’a fait que multiplier les appels du pied avant de voir les Audacieux céder à leur passion : petit boulot dans le service en restauration pour Chloé et des amis chef et sommelier pour Loucas qui alimentent son affection pour la cuisine.

La fougue, l’envie d’en découdre et la spontanéité les projettent dans l’aventure de l’entrepreneuriat ; qu’attendre d’autre de la part de ces deux-là, partis ensemble à l’autre bout du monde alors qu’ils venaient  de se rencontrer ?

Un embarquement vers une terre lointaine qui sera plus qu’une étape dans leur vie : un point de départ.

Mais d’où vient l’Audace de se lancer dans le marathon de la cuisine lorsque la formation nous manque ? Chloé et Loucas n’ont qu’une réponse : le travail et un objectif : « contrer l’outrance et l’uniformisation de la nourriture industrielle » en utilisant des produits sains, de saison et locaux, issus d’élevages pérennes. Pour mener à bien cette mission, les Audacieux s’entourent de cinq grands chefs qui mettent à l’épreuve le talent et leur créativité : « nos produits sont sélectionnés par des Meilleurs Ouvrier de France qui croient en notre projet et acceptent de nous accompagner ». Une réelle fierté pour eux qui contrent d’ailleurs la logique implacable du réseau d’un revers, avec un mot-clé : le « culot » : « un fromager réputé jusqu’au Japon nous a raccroché au nez à la mention de restauration rapide. On a insisté avec un mail et il nous a recontactés pour nous aider dans la dégustation ! ». Chloé s’émeut d’un autre souvenir aux accents victorieux : « dans les loges des Lumières, des diplômés de chez Bocuse nous ont demandé si on était là grâce à notre réseau ; on a répondu que c’était d’abord grâce à une dégustation puis avec un  mail ! ». 

Mais les sceptiques ont l’art de renouveler leurs munitions quand il s’agit de remettre en doute la viabilité d’un projet. Survient alors la fameuse question du travail en couple qui est, certes, d’après la rumeur, parfois compliqué. L’entrepreneuriat à deux, l’entrepreneuriat en amoureux, un risque pour une relation ? Nos Audacieux s’en rient : « C’est la société moderne qui dit, en individualiste, que c’est pas possible de monter une entreprise ensemble, en famille ». Loucas et Chloé confirment la célèbre phrase de notre lyonnais Antoine de Saint-Exupéry « aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », et plus encore quand il s’agit de mener sa boîte ! Même valeurs et même vision, soit la recette du succès des esprits au diapason.

Ils vont même encore plus loin : « c’est normal de se prendre la tête, et plus facilement que deux collègues, mais ça permet de nous pousser encore plus, on peut se dire les choses plus facilement ». La créativité soude la patiente Chloé et le réactif Loucas, association de compétences nécessaire dans une époque qui rythme le travail de manière effrénée. Et soudain, à ma grande surprise, Loucas s’aventure sur le terrain de la philosophie et je perçois, à travers son ressenti, les mots de Sartre qui disait au mépris du scandale qu’ « être libre n’est pas choisir le monde historique où l’on surgit – ce qui n’aurait point de sens – mais se choisir dans le monde, quel qu’il soit ». Et c’est ce que notre Toké formule à sa façon en affirmant que « le monde du travail est plus sévère qu’il y a quarante ans, quand t’étais bien payé, que t’avais du temps pour manger le midi à la brasserie. Aujourd’hui, on te paie le SMIC et n’importe qui peut prendre ta place : l’incertitude est là. Mais ça te rend vachement plus libre de faire ce que tu veux. »

Pardonnez, chers lecteurs, la longueur de cette citation et cet écart vers un peu de sagesse, mais il s’avère que le constat de Loucas résonne au plus profond du concept même de l’entrepreneuriat : si vous ne trouvez pas votre place dans le système, créez le vôtre ; osez vous affranchir de ce qui ne vous convient pas, surtout qu’à l’heure actuelle, vous avez peu de choses à perdre et tout à gagner en essayant. Comme les Tokés.

Et Chloé parvient d’un sourire, d’une phrase lapidaire, à synthétiser le sentiment de son complice bonne pâte : « Voilà, l’Audace, c’est oser intelligemment. »

Un jour prochain, cette Audace paiera suffisamment pour permettre au duo de casser les codes dans leur propre laboratoire, un petit temple du culot bien à eux, la revanche d’un couple à l’amour audacieux, un pied de nez chaussé à ceux qui leur prédisaient l’échec.

Chloé pourra accrocher sur l’un des murs le petit papier pioché sur un stand, à Dublin, parmi tous ceux qui renfermaient une pensée, un mot ou un conseil couché par un étranger. Sur le sien figure en grande simplicité : « we only live once never stop smiling ».

Et c’est bien avec le sourire que nous nous quittons à l’approche du déjeuner… que les Tokés n’auront pas forcément le temps de s’octroyer, travail oblige ! Vous savez ce qu’on dit : « ce sont les cordonniers les plus mal chaussés » !