Photosensible en terre inconnue

Ce visage vous est familier ? Bien vu ! Vous l’avez croisé lors de notre soirée d’anniversaire (non… pas emmitouflé de cette manière à l’entrée mais caché derrière son boitier !) Enfin, vous n’avez vu que le côté pile du photographe lyonnais… et nous vous gardions, non sans une certaine excitation, le côté face recouvert d’Audace du photographe-reporter. Martin vient d’ouvrir son sac de couchage pour retracer devant nous son parcours de globe-trotter et sachez, avant de commencer, que ce fou furieux de la vie marchait déjà à neuf mois. Vous serez ainsi moins étonnés face aux nombreuses routes sur lesquelles il a trotté pour la plaisir – de l’Écosse à l’Autriche en passant par la Norvège, la Grèce et même la Slovénie – avant de devenir un professionnel du terrain en Serbie, au Togo, au Mali ou encore en Bosnie… Pour tout vous avouer, Martin est si rapide que cela va faire un an que la Team Trafalgar essayait de l’attraper. Que voulez-vous, cet audacieux est un drôle d’oiseau… Du genre à voler toujours plus haut pour être sûr de ne jamais se laisser enfermer. Pari gagné pour notre équipe, qui, le temps d’un portrait, a réussi à le figer !

Après un bac sanitaire et social passé dans le but de devenir infirmer, Martin, encore hésitant, part faire le point sur son avenir en Corée du Sud. Déboussolé du plaisir qu’il ressent face au changement de fuseau horaire, il comprend qu’il faisait fausse route dans ses études et commence à tracer la sienne ailleurs, en Irlande. Après deux années à apprendre l’anglais et à étudier le Marketing, il fait mine de s’assagir et s’installe à la Rochelle pour suivre une licence LEA anglais-coréen. Des heures passées devant des émissions comme Thalassa et Des Racines et des Ailes qui n’empêchent pourtant pas cet étudiant nostalgique d’être envahi par l’ennui. Mais, bien décidé à y remédier, il se met à regarder toutes les photographies prises en amateur lors de ses différents voyages « Ces photos étaient sans grand talent à l’époque, mais quand je les regardais je me disais : le monde est bien vaste, qu’est-ce que tu fais à la Rochelle » ! Pressé de découvrir le monde de ses propres yeux, de courir de pays en pays et de sauter de culture en culture, Martin repart un an en Corée – où il achète son premier appareil photo – et quelques mois aux États-Unis avant de repartir découvrir la Roumanie à pied. Là-bas, dans une vieille grange dans laquelle il s’arrête passer la nuit, le destin lui fait signe lorsqu’il laisse trainer un bouquin sur un photographe de guerre français : « Je l’ai lu en une nuit et je me suis couché en me disant : je veux être photographe de guerre. Pas photographier les jolies pépettes en studio mais prendre la partie compliquée de l’iceberg. Je veux me confronter à la vie sans écran de protection. »

Pour commencer à pratiquer ce « sport solitaire » et atteindre son triple objectif – répondre aux commandes, exposer et vendre des photographies à des magazines – « du genre douces et belles, pas des gens avec des balles dans le ventre » – Martin s’installe à Lyon. Et, rapidement reconnu pour son travail, il obtient une bourse de la région et est mandaté par la fondation Merieux pour photographier l’après tremblement de terre en Haiti : « Tout a commencé en Haiti, c’est là-bas que j’ai compris que je n’étais pas juste un rêveur, que ce n’était plus un rêve de gamin mais un véritable besoin de partir ». Comme s’il s’était fait greffer un appareil photo dans l’oeil, lorsque Martin raconte ses récits de voyages, notre équipe ne peut s’empêcher de ressentir la force de son panorama intérieur. Des matins à se lever dans des camps de réfugiés aux après-midis passées à marcher dans les rues défavorisées de Port-au-Prince jusqu’aux soirées à se baigner dans une eau turquoise, le pic d’émotions semble être tellement fort que c’est évidemment sur celui-ci que Martin s’appuie pour capturer l’instant. Assurément incapable de s’intéresser à « un arbre ou un bâtiment », on comprend donc que ce grand sensible fait aussi ce métier pour être « transcendé » au point d’oublier d’où il vient et qui il est. Et il y parvient quand, au milieu d’une scène de circoncision au Bénin, le petit Yovo – (petit blanc) – qu’il est, se noie au milieu des populations locales. En effet, quand il ne se fait pas voir négativement par ceux qui l’accusent de s’enrichir sur leur dos en prenant leur misère en photo, Martin et son appareil photo parviennent habillement à « casser la glace ». De la sorte, il se fait le plus souvent remercier, par un sourire ou une poignée de main, pour l’intérêt qu’il porte à leur vie. « Ces personnes je les rencontre, elles m’influencent et quand je rentre, je les ramène avec moi. En avril, je retourne au Bénin offrir les clichés aux personnes que j’ai photographiées ».

Vous vous dites certainement que Martin est le genre d’audacieux chanceux qui ne connait pas la langueur du quotidien. C’est vrai, mais n’allez pas croire que photographe-reporter se résume au simple fait de voyager et de bronzer. En nous confiant ses « petits coups de chaud » – lorsqu’il sent qu’autour de lui tout ne demande qu’à exploser – on comprend que, dans son métier, il est nécessaire de réussir à s’acclimater : « Tu ramasses tout ce qui se passe, maladies physiques, psychiques… Quand tu rentres tu as du mal à être en phase avec tes proches, moi quand je rentre j’ai toujours l’air fracassé pendant deux semaines, il faut le temps que je me refasse au C3, aux Hamburgers du Flanigan’s… ». Une vie entre deux mondes qui le pousse même à admettre, avec honnêteté, son incapacité à être satisfait : « Quand je suis loin je me dis « quand je serais ici », une fois à Lyon je me dis « quand je serais là-bas ». Après avoir goûté à la déchéance humaine, vu quelqu’un se faire tirer dessus, vécu à cent km/h en s’abandonnant à ses émotions, Martin le sait, il n’est plus capable aujourd’hui de vivre « simplement » : « Tu ne veux plus d’une relation d’amour simple, tu ne veux plus vivre dans un monde policé. C’est comme ma grand-mère qui a vécu la guerre et qui me disait que même si la vie était douce et agréable après, il manquait quelque chose. Moi le foutoir africain, je le trouve vivant, il me convient bien! »

Certain d’avoir trouvé sa « stabilité dans l’instabilité », le prochain objectif de celui qui espère faire partie de l’élite des photographes de guerre, est de continuer à témoigner de la vie de ceux qu’on n’aurait jamais eu la chance de croiser et de surtout faire en sorte qu’on ne puisse plus s’en détacher : « J’ai envie qu’on s’enfonce dans la photo, comme si on était parti avec moi ». Pour ceux qui voudraient vraiment partir avec lui – prochaine destination : l’Afghanistan ou l’Alaska – ne lui demandez pas son avis il ne comprendra pas ce qu’il y a d’incroyable à cela « Les gens imaginent que ce que je fais est impossible à faire. On me dit toujours « tu as de la chance, moi j’en serais incapable ». Ils ne se rendent pas compte que le plus difficile c’est de mettre ses fesses dans un avion et d’avoir assez de sang froid pour voir certaines choses et les encaisser ». De notre côté, nous nous rendons bien compte que pour suivre Martin,  il faut quand même avoir le coeur bien accroché… Alors réfléchissez…Notre rêveur a « une peur bleue » de « l’enchainement type de la vie – un voyage par an, une copine, un boulot » et, à peine vous serez retourné, qu’il aura à nouveau décollé. Aucune excuse valide pour trainer, tout ce que vous dira Martin c’est qu’ : « Il ne faut pas hésiter, il faut avoir soif et se dire que ce n’est jamais suffisant. » Né le jour de la comète de Halley, ce jeune audacieux de 29 ans sait qu’il aura déjà 76 ans le jour où elle repassera et ce jour-là, ce qu’il veut, c’est être capable de se dire qu’il a fait quelque chose de grand dans sa vie : « J’ai peur de me dire que je n’ai pas eu un job qui me portait, que je n’ai pas aimé une femme à fond et que ma vie n’ait été qu’une succession de portes que la société m’a ouverte, que je me suis enfermé dans un cocon à coup de carte vitale » Moralité ? « il faut sauter ! Sauter sans filet de sécurité! »