L’Avenir, c’est maintenant !

Sur la route des vacances, j’ai croisé un vieil homme – auteur dramatique – qui portait le nom de Prosper Crébillon. Nous avons fait un bout de chemin ensemble, échangé au sujet des différentes pierres déjà posées sur notre parcours, de celles qui restaient à déplacer et des nombreux cailloux qu’il fallait encore ramasser. C’est au détour d’une phrase qu’il m’a ensuite rappelé que « le succès fut toujours un enfant de l’Audace ». Et là, j’ai compris. Compris que dans la galerie d’Audacieux de la Team Trafalgar, si l’on trouvait les récits des courageux qui sautaient les barrages, escaladaient des ruisseaux, franchissaient de grandes rivières – pieds nus ou avec une petite barque – jamais nous n’étions remontés à la source de l’Audace. À l’âge où les premières gouttes ont touché notre visage. Au jour où l’on se découvre une soif de vivre, où l’on se fait la promesse de ne jamais se laisser se déshydrater : « Maman, il me faut de l’eau ! De l’eau !! » Notre grand-mère peut encore aujourd’hui s’autoriser une fugue de la maison de retraite, nos parents rentrer occasionnellement au milieu de la nuit ou notre ami laisser fougueusement son numéro à une inconnue dans le métro. Mais en règle générale, les adultes responsables préfèrent se dire : « l’Audace, ça va quand même, on a passé l’âge. » En me souvenant que la vérité sort toujours de la bouche des enfants, j’ai salué le vieillard et rapidement fait marche arrière. Bien décidée à retrouver la route de l’enfance sur laquelle j’avais moi aussi passé mes dix premières années.

Sur cette route, Jules marchait depuis tout juste neuf ans et quand je l’ai croisé, il s’apprêtait – un peu à reculons – à tourner sur la voie CM2. « J’aime pas l’école », me lance-t-il d’un revers. Normal, lui, c’est le chemin d’un futur champion qu’il s’est fixé, « pour être tennisman professionnel » : « c’est dans le tennis que je suis le meilleur, quand je tape avec ma raquette et que je gagne je me sens bien. Je pourrais en faire tout le temps sans m’arrêter ». Malgré les embûches, hors de question de déclarer forfait ou d’envisager la carrière d’un ramasseur de balles. Jules le sait, s’il doit pour le moment laisser ses ambitions sportives sur le bord de la route – au moins le temps de rester ceinturé sur les bancs de l’école – il rêve déjà de la voie rapide qu’il empruntera pour rouler sans ceinture de sécurité. Mais pour l’instant, il se dit qu’à son âge, « il faut aussi savoir rester tranquille dans son canapé à jouer à la tablette. Dire que certains intellos passent déjà le bac, ils sont fous ! ». « Un jour, il va se faire une tendinite des pouces », ajoute ironiquement son frère Paul, la démarche assurée et deux ans de plus à son compteur routier qui lui vaut aujourd’hui de passer la 5 ème.

Sur les pas d’un futur ingénieur, Paul étonne immédiatement par sa logique et cette maturité qui lui donne l’air pressé de se garer en filière scientifique. Intrigué par la complexité des technologies et fasciné par la mécanique de l’esprit, il a déjà commencé à « démonter des moteurs pour voir ce qui se passe à l’intérieur ». Assurément, il a déjà tout d’un grand et pourtant, à l’âge où il est malheureusement trop commun de se comparer aux autres pour mieux se rabaisser, Paul confie : « c’est vrai que je peux être très intelligent, mais je me sens plus bête que les autres garçons qui ont des meilleures moyennes. » Face à mon étonnement, il s’empresse d’ajouter : « mais t’inquiète, je suis plus malin qu’eux. » Un instant malicieux qui m’a fait réaliser la chance que j’avais de faire un bout de chemin à côté de ces Audacieux. Si le petit frère envie la force de travail du grand, Paul, quant à lui, se demande encore comme le petit malin parvient toujours à arriver à ses fins. En atteste une de ses notes qu’il a un jour déguisée au stylo. Quoi qu’il en soit, sur leur souhait, le duo est bien accordé : avoir la même liberté que les adultes. Curieux de connaître l’avis de leur référente, ils questionnent : « dis-nous toi, maman, tu rêves de quoi ? Tu voudrais faire quoi, si tu étais encore une petite fille ? » La réponse est univoque : « être libre. Un enfant fait tout ce qu’il veut, quand il veut, il ne se met jamais de barrières. » Et Jules et Paul de rétorquer : « non, c’est pas vrai qu’on se met pas de barrières. C’est juste que nous on sait sauter dessus. Alors qu’un adulte ça a toujours peur de tout. » Avec la conscience déjà aiguë que la vie est courte et qu’il ne faut pas attendre qu’elle vienne nous chercher, Jules me confie pourtant sans honte sa peur de vieillir : « toutes les nuits je me couche en me disant que je vais peut-être mourir. Et en fait je meurs pas. Mais du coup, ça me fait profiter de la vie parce que je sais que j’ai de la chance d’être vivant. » Une réflexion naïve et pourtant si juste, preuve que les enfants ont bien retenu la berceuse que leur chantait si souvent leur maman :  « je leur répétais de se battre sans jamais lâcher le morceau. »

Trop jeunes pour enfermer l’Audace dans une définition intellectualisée, Paul et Jules n’ont toutefois aucun mal à partager en quatre le nom du héros qui, selon eux, pourrait en recevoir la médaille d’or. Avant retour sur la signification – « papa, car il s’achète beaucoup de chaussures »« papy, car il a une belle voiture » et après explication – « Tiger Wood, car il a travaillé pendant deux ans pour s’acheter sa première série de golf »« Nadal, parce qu’il est quand même super fort ». Pas besoin de réfléchir longtemps au moment où ils auront l’impression d’avoir réussi : « quand j’aurai atteint tous mes objectifs », répond Paul. « Quand j’aurai une femme », ajoute Jules, avant de préciser : « par contre, j’écoute pas de chanson d’amour, parce que ça endort . » Leur plus grand rêve ? « inventer un moteur très compact, avec beaucoup de puissance », pour Paul ; « réussir à battre Nadal », pour Jules, ex aequo avec le fait de « sauter d’un immeuble de 96 étages avant d’atterrir dans un trampoline géant.  »

Face à mon étonnement, ce dernier tâche de me rassurer : « tu sais je crois que c’est important de rêver, sinon tu peux pas t’imaginer un boulot. Mais faut pas que rêver, il faut faire aussi. Par exemple, j’ai déjà proposé à mon prof de tennis de le payer cent cinquante euros par mois pour qu’il m’entraîne à battre Nadal. » Je leur demande ce qui les amène à être aussi certains de réussir, Paul me répond avec son éternel aplomb : « parce qu’on a le niveau ! Ce n’est pas parce qu’on est des enfants qu’on peut pas réussir. » Après quelques secondes de méditation, Jules, lui, me demande s’il peut passer un message tout particulier : « je voudrais dire à tous les enfants que vous allez réussir dans votre vie. Mais que si vous vous concentrez. » Comme j’apercevais déjà la route des vacances – définitivement,  toujours trop courte – je me suis autorisée un léger coup de frein, au moins pour remercier ces deux jeunes têtes brûlées qui, en fronçant les sourcils dès le terme « Audace » prononcé,  m’ont fait réaliser qu’à défaut de la nommer, l’Audace, ils savaient la porter. Et pas seulement le jour de la rentrée !