L’Audace se taille une barbe !

En 1991, Tim Burton donnait naissance à Edward aux mains d’argent. Souvenez-vous de ce tailleur de haies, dont les doigts ont été remplacés par des ciseaux, qui n’a pas tardé à s’imposer comme l’As de la coiffure ! À une année près, terrible risque pour la fidélité des voisines du quartier, naissait David Pisk. Reconnu très jeune pour son aisance dans la coiffure mixte, il est vrai, son arrivée aurait pu déclencher un véritable crêpage de chignon. Mais non ! L’Audacieux n’est pas du genre à laisser sa vie passer sous le lisseur. Lui a préféré s’attaquer à une autre pilosité. Devenu barbier « du jour au lendemain », il montre qu’en un tour de main, la boucle est bien bouclée. Libre aux amoureux des clichés de penser que les chevelures soyeuses sont plus appréciées qu’un amas de saleté, tantôt accessoire Hipster, tantôt symbole de terreur. À ceux-là, David répondra qu’il n’est plus noble collier qu’une barbe bien portée. Demandez aux légionnaires ! À l’époque, la laisser pousser renforçait leur notoriété. Nouvelle de cheveux, la barbe capable de donner une revanche aux chauves et de rendre has been la laque et la raie du milieu !

Mais avant de côtoyer les barbus, David s’est accordé, au poil ! Déjà agile de ses dix doigts – avec des années de guitare, de piano et d’orchestre symphonique derrière lui – il se plaît à s’imaginer porter la coiffe d’un musicien. Quand à douze ans, le petit garçon de Villefranche-sur-Saône entre dans un véritable salon de coiffure, il est tout de suite attiré par une autre forme de  « bac ». Furieux contre ceux qui laissent l’image de ce métier se dévaloriser – « on pense que les coiffeurs sont des personnes qui ne savent pas quoi faire de leur vie » – David tient à prouver que cette profession allie subitement le commerce et la créativité. Comme ses premières ambitions sont celles d’un coiffeur studio, David intégre son premier salon à seize ans et suit plus de cent cinquante  formations « pour pousser le côté artistique à fond ». De petits salons aux grandes Maisons, son Curriculum Vitae en fait un salarié très demandé. Et pourtant, à vingt-deux ans, les langueurs du métier commencent à s’installer et David pense à arrêter : « les mêmes clients, les mêmes collègues, la même ambiance. À cet instant, je n’étais plus du tout motivé. » À un cheveux de se laisser « dégoûter » par le milieu, on peut dire que sa rencontre avec François-Xavier tombe pile-poil ! Un profil d’ancien militaire a priori bien différent – « si tu le vois avec un peigne, tu prends peur » – oui, mais François-Xavier est un barbu qui en a sous le cuir chevelu et qui flaire immédiatement les capacités du jeune Audacieux. Sans hésiter, il propose donc à David de s’associer pour créer ensemble un concept de Barber Shop. Tout quitter ? Apprendre un tout autre métier ? Il décide finalement de faire confiance à ce nouveau shampooing deux-en-un : homme d’expérience plus jeune créatif motivé, une racine efficace pour briller. David le sait, parfois, la vie n’est qu’une vilaine mèche à couper. Il pose sa démission et suit François-Xavier.

En seulement quatre mois, le nouveau salon est installé. Le Baronet noir : un  nom qui annonce immédiatement la couleur dans le sixième arrondissement lyonnais. Si au lancement, personne ne croyait en eux, David savoure aujourd’hui sa revanche sans parler dans sa barbe : « maintenant, on nous demande même comment on a fait pour si bien marcher. » Un secret de réussite sans doute soufflé par Bartholomew Roberts, dit « Le Baronet noir », célèbre pirate britannique connu pour sa cruauté envers les femmes mais aussi pour sa faculté à prendre soin de lui. Pour mettre fin au sexisme encore très présent dans les instituts pour femme, le duo offre à l’homme le soin d’acheter des cosmétiques dans un lieu où sa virilité ne serait pas remise en doute : « la barbe, c’est le soin du visage pour l’homme. Prendre soin de soi, ce n’est pas s’émasculer ! C’est à nous, en tant que professionnels, de l’inculquer à nos clients. D’ailleurs maintenant, dès que je croise un barbu je vais le voir ! » Au Baronet noir, vous l’avez compris, l’homme n’est plus contraint de se planquer derrière les vernis pour attendre que Madame se fasse poser ses bigoudis. Accueilli par David, coiffeur, barbier, mais surtout visagiste – chacun d’eux reçoit un diagnostic morphopsychologique, des conseils beauté, se fait gommer la peau, tirer sur la barbichette et même manucurer ( le premier qui rira aura une tapette ) avant de trinquer, autour d’un bon whisky, à sa nouvelle « peau de bébé ». Chez ce barbier finalement, c’est la compagne qui finit par se tailler : « je dessine les barbes, stylise les lignes en fonction du caractère du client. Ça change des usines où tu fais de l’abattage sans plus prendre le temps de t’intéresser à ton client  ! »  

Si David oublie de revenir sur son premier taillage de barbe, François-Xavier ne manque pas de l’aborder : « c’était catastrophique ! »  Pourtant, sous ses airs moqueurs, ce dernier se dit fier d’avoir pris le jeune coiffeur sous son aile pour le laisser exprimer sa « haine de réussir » : « j’ai été dans des salons où on me faisait comprendre que je n’avais pas ma place, que je n’entrais pas assez dans les cadres, ici, j’ai trouvé un lieu où je pouvais m’épanouir complètement . » Un pari osé et des débuts difficiles – « à l’ouverture, on tournait à trois clients par jours » – qui ont toutefois laissé le champs libre à David : « dès que je sortais quelque part, je travaillais tellement ma barbe que les gens m’arrêtaient pour me parler. Du coup, c’était ma méthode pour les inciter à passer. C’est souvent le culot qui m’a aidé ! On a trimé, mais on y est arrivés et en à peine six mois, on était rentables ! » Et la vie sociale ? Un petit rasage à blanc. Si l’ancien fêtard salarié vivait à l’époque une vie sans lendemain, aujourd’hui, son salon a fait de lui en homme impliqué : « j’ai les crocs ! Je ne sais plus décrocher, je ne me repose jamais et je me fixe déjà des objectifs pour les six prochaines années. L’entrepreneuriat, c’est de l’adrénaline ! » En voilà un qui ne laissera plus une mèche de sa vie fourcher.

Si la chevelure de ses clientes peut parfois lui manquer, David a fait du Baronet noir sa nouvelle maison. Prêt à emménager, il a pensé les murs et la décoration bien au-delà du simple salon : « Tous les deux mois, on expose de jeunes artistes lyonnais pour sortir des modèles aseptisés. En plus des soirées Whisky, on envisage d’ajouter un sauna à l’étage et d’inviter les clients à bruncher le dimanche ». Événements autour du tatouage, partenariats sportifs, à peine le temps de tout sceller, David est déjà sur le point de s’envoler à Rotterdam avec Fabien, le troisième associé, à la rencontre du salon Schoren « une référence en terme d’identité et de savoir-faire ». Un voyage qui ne va pas manquer de renforcer son grand rêve d’ouvrir un salon aux États-Unis : « Los Angeles, Miami, là-bas, il y a une vraie culture du Barbier » ! Vous pensez que vous n’auriez pas osé ? « Faites confiance au processus de la vie ! Les choses n’arrivent jamais au hasard pour celui qui se donne les moyens ».