L’AUDACE RÉVEILLE MON TIMBRE !

Il est de ceux qui dealent de la Marianne, toujours sous cachet depuis 1959, et squattent occasionnellement du Bonaparte. Les pièces sont rares mais pas de mensonge, dans sa collection on croise bon nombre de 1 franc vermillons. Gabriel sourit, amical, en évoquant ces Mona Lisa du timbre hexagonal. Devenir notaphile, glacophile, ou curcurbitaciste ? Très peu pour lui. L’Audacieux préfère la philatélie, le « passe-temps des rois », comme il dit. On imagine les têtes couronnées et les âmes bien nées, compte-fils sur le nez, dans l’intimité feutrée de leurs luxueux cabinets. Pourtant, Gabriel a commencé quand il était petit. Pour lui pas question de rester cloîtré dans sa tour, faux ivoire, très tôt, il s’engage sur le terrain et avance ses pions, ses pièces de collection, sans craindre l’échec. Il a d’ailleurs appris à les encaisser, et aujourd’hui son entreprise est florissante. En effet, son timbre est franc et frais ; il nous raconte sans peur les débuts de son aventure.

Tout petit, il tombe entre les dentelures de la philatélie, sans vraiment savoir comment il a atterri ici. Peut-être une ancienne punition est-elle à l’origine de cette passion : « j’étais en école primaire catholique, mais pas baptisé ; donc j’étais un peu la bête noire. Je me souviens avoir fait une bêtise en CM1, pour laquelle j’ai été puni et emmené dans une salle où on organisait un concours qui avait pour nom “ Ma plus belle collection de timbres”.  Durant des heures, j’ai eu sous les yeux des dizaines de classeurs d’albums… » Il développe tout d’abord sa propre collection, à la maison : « mes premiers timbres, je les découpais sur les lettres d’amour de mon père » ; puis à l’extérieur : « j’échangeais, je vendais, mais je faisais ça pour moi. Tous les dimanches j’allais au marché du timbre ; j’allais dépenser tout mon argent là-bas. » Avec un oncle et un père passionnés, il ne se laisse pas impressionner et gagne vite le respect de ses pairs plus âgés. Sa mémoire photographique, mise au service de son trafic, lui permet toujours de retrouver son chemin dans la jungle philatélique. Reconnaître un album depuis longtemps disparu ou repérer le timbre manquant, que personne d’autre n’a vu, devient plus naturel que de croquer ses petits Lu. Depuis qu’il y a goûté, le blondinet ne peut plus s’en passer.  Après un an de classe préparatoire HEC, où il se souvient « ne pas vraiment avoir fait partie des bons », Gabriel est accepté en deuxième année, mais préfère rejoindre une licence de gestion et d’économie. À sa passion, il allie aussi « le côté chef d entreprise. Un vrai sens de la négociation. »

Le petit ange Gabriel ne reste pas oisif et bientôt, un marchand de la place Bellecour, Bernard, le prend sous son aile pour le faire entrer dans celle des grands. Celui que son père appelle désormais le « Zuckerberg du timbre » se fait affranchir, et devient rapidement un redoutable négociant. Le dernier jour de ses dix-huit ans, sans surprise, il créé son entreprise et enchaîne les prises de risques. Précoce, il était alors « le plus jeune marchand enregistré de l’Histoire de France. » Notre Audacieux se souvient encore de sa première vente comme si c’était hier : « j’étais en cours de maths à la fac, tout d’un coup mon téléphone m’avertit que je viens de vendre mon premier timbre, en Chine ! Je ne tenais plus en place ! » Pourtant, les débuts sont laborieux : « la première année, c’était très difficile, je n’avais pas envisagé tout ce qu’est une entreprise et une fois que tu es mis devant, c’est douloureux ; mais je me suis donné les moyens d’y arriver. » Pour avancer, il n’hésite pas à se séparer de sa première collection : « il y en a certains que j’aurais aimé garder, mais je les ai vendus pour me lancer. Aujourd’hui, j’ai récupéré beaucoup plus que ce que j’avais. » Sur internet, sa présidence est expédiée jusqu’au sommet du référencement. Sa Présidence Philatélie, pour être plus précis. Gabriel reste reconnaissant, devant l’Eternel, à sa maternelle, qui, en plus de l’aider dans la comptabilité, a trouvé le nom de cette armoirie personnelle, symbole de son échoppe virtuelle. C’est ici que s’échangent les raretés qu’il a su débusquer lors de ses périples lointains à travers d’innombrables salles d’enchères, des grands marchés aux petites boutiques… Tel un Indiana Jones des temps numériques, il parcourt le monde, explore l’Amérique, et va chiner jusqu’à Shanghai. Il n’hésite pas non plus à négocier avec les Allemands, dans la langue de Goethe, évidemment. Il faut dire qu’il adore que ses voyages l’entraînent aux confins du globe pour finir, après de longues journées de marche, perclus, par mettre la main sur son arche perdue. Sa place n’est pas dans un musée et il sait s’amuser, travaillant à son rythme et avec une grande liberté. Entre les missives de guerre acheminées dans les airs par ballons, et les mots tendres flottant au gré des courants à bord de frêles embarcations, les lettres qu’il découvre sont de véritables tranches d’Histoire. Des témoignages de vies oubliées, qui refont surface et devisent avec cet habitué des mémoires oblitérées. Telle est l’Audace, selon lui. Penché sur son album ou explorant des contrées lointaines, il aime sortir des sentiers battus et avoir une approche intelligente sur quelque chose que d’autres jugeraient inaccessible. Son objectif ? Rester le plus libre possible : « quand tu as une passion, tu n’as pas l’impression de travailler, ce n’est pas douloureux. Il faut aimer ce qu’on fait pour en vouloir ; je n’aurais jamais pu monter une entreprise de haricots… » Son aventure est avant tout humaine et même si, manque de veine, celle-ci s’était abruptement soldée par un coup de pied, un retour à la niche, Gabriel s’estimerait toujours aussi riche. Il n’oublierait pas les personnes rencontrées, les chemins empruntés ; toutes ces opportunités qui ont pavé son destin, quitte à finir en chien. Mais pour l’instant, pas de métaphore canine, mais toujours de bons investissements, ce qui ne risque pas de le mettre sur les dents. Justement, Joey Starr avait ses jolies ratiches, Saddam Hussein ses AK et Sarkozy sa Rolex ; mais dans le cas qui nous intéresse, le bling-bling se décline dès sa sortie de la presse. Notre Audacieux a l’œil qui brille quand il nous révèle sa récente acquisition d’un lot de timbres dorés sur tranche, et à l’or fin, rien de moins : « parfois, j’essaie tout de même de me souvenir que ça ne reste que des bouts de papier », tempère-t-il, « on peut toujours posséder plus, après ce n’est pas mon but de posséder plus, du moment que ça reste ma passion. »

Gabriel rappelle que son aventure est loin d’être terminée, car comme dans son album préféré, « on peut toujours rajouter des pages ». Alors, il envisage le futur avec sérénité, pense à diversifier ses activités, voire bâtir un empire… D’autres l’ont fait avant lui. Peut-être un jour se demandera-t-il, tel Charles d’Autriche, très fort à ce jeu : « que dois-je faire maintenant ? Je crois que la meilleure chose est de commander un timbre à mon effigie. » Une fois ceci accompli, lorsqu’il sera devenu une tête chenue, un grand-père débonnaire, lui aussi compte bien partager sa passion avec les plus petits de ses rejetons. Pour l’instant, ce sont plutôt les jeunes filles qu’il emmène chez lui pour leur montrer sa collection et qui s’exclament en pâmoison : Maman, quel timbre ! Trêve de contrepèteries, pas envie de fâcher le lecteur (promis, celle-là c’était la dernière), je dois vous laisser bande de timbrés.