LE FEUILLET, CE DUR À CUIR

Un Audacieux ne reste jamais au pied du mur. Encore moins quand depuis le biberon, son premier objectif a été de se nourrir de ses ambitions. Inventer et débattre, dans sa chambre de petit garçon, sur toutes sortes de modèles d’entreprises, est pour lui plus rigolo qu’empiler grossièrement des legos. Un simple regard sur la fratrie Dahan suffit, pour comprendre combien le grand a inspiré le petit. Au point de lui donner envie de rejoindre la prochaine entreprise familiale qu’il voudra bien créer. Trop tard ! L’impatience d’Ylan l’attrape au vol et lui donne l’élan suffisant pour faire le grand saut. Créer, à seulement vingt-trois ans, sa propre marque de maroquinerie. Depuis, le jeune homme est resté en suspension. Comme s’il était déjà prêt à enjamber les murs qui oseraient se dresser devant lui, pour rebondir de l’autre côté. Face à tant d’Audace, comment lui faire faux-bond ? Notre équipe n’a pas résisté à l’idée de le prendre entre quatre murs pour vérifier la force d’action de ce cascadeur de l’entrepreneuriat. L’ayant déjà constaté, un an après, c’est finalement Davy qui se décide à rejoindre l’entreprise du cadet. De quoi redoubler les forces du jeune créateur lyonnais pour lui faire prendre son envol sans jamais risquer d’aller « droit au mur ». Après réflexion, un Feuillet peut-il réellement exister si les deux pages ne sont pas assemblées ?

« Success story » inversée. Dans le parcours d’Ylan, le début commence par la fin : une licence en économie-gestion « à deux doigts d’être redoublée ». Pas franchement du genre à se laisser freiner, il se remet rapidement de ce petit coup de chaud avant d’opter pour une année d’Erasmus durant laquelle il ne fera qu’un choix : celui de l’entrepreneuriat. En Pologne, quand d’autres auraient largement goûté la Vodka, Ylan s’enivre de management et de stratégie, pressé de dépasser la simple simulation d’entreprise. Son engouement fini par payer puisqu’il ramène, en guise de souvenir local, son idée de porte-feuille en cuir : point de départ de Le Feuillet. S’il vient de rentrer, Ylan n’en finit pas de faire voyager ses idées. Même un tour d’Europe avec son groupe d’amis, ne permet pas au « grand rêveur » de se libérer l’esprit : « j’étais entêté ! J’ai passé tout le séjour à organiser des brainstormings avec mes potes pour convoquer leur créativité et les confronter à mes idées. » De retour en France, sa valise de dessins semblait déjà être le signe  d’une passion décuplée. Sans tarder, l’audacieux s’inscrit dans un Master de Management International, intègre l’incubateur Jean-Moulin Lyon et achète son premier Mac Book Pro. La trajectoire est tracée, l’esprit, carré, et la panoplie du parfait entrepreneur déjà à sa portée. À un détail prêt. Son ridicule sac à dos, très peu pratique à transporter. Pour quelqu’un qui aime garder les choses en main, facile de deviner qu’il s’en est suivie une quête effrénée à la recherche de la pochette élégante et facile à manier. En vain. Refusant de rester bloqué face à une difficulté, Ylan se met au défi, aux côtés du premier porte-feuille imaginé, de répondre à ce besoin par la conception d’une gamme de maroquinerie intuitive : « il fallait une pochette avec une anse rétractable pour la main, qui permette aux hommes de porter l’essentiel avec aisance. » Pendant ce temps, le grand frère protecteur observe et reste présent. S’il a d’abord suivi son propre chemin : de son diplôme à l’école de commerce, à ses différentes expériences dans les grands groupes de finance en passant par la naissance d’un enfant, Davy ne manque pas de réaliser qu’il n’arrivera pas à poursuivre dans ce monde de banquiers. Après avoir entrepris, par passion, une formation d’horlogerie en Suisse, le grand frère se sent prêt à joindre sa solide vision stratégique au projet.

Inspiré du milieu urbain, le design minimaliste et l’esthétique intemporelle des pochettes Le Feuillet ne tardent pas à s’imposer. Recherchées pour leur fonctionnalité, leur fabrication faite à la main par des artisans du luxe et pour la qualité de son cuir naturel, chacune d’elle est la preuve que tout a été finement étudié. Ordinateur, calepin, carte de visite ou porte-document, dans cette pièce unique numérotée, tout objet trouve son emplacement. Il faut dire qu’Ylan a le souci du détail et qu’il n’a pas hésité à joindre à ses idées créatives, sa connaissance aiguë du marché. Pour comprendre la relation de l’homme à l’objet, il lui suffit de compter sur sa passion pour la mode et son solide apprentissage des codes du design : « la forme suit la fonction », voilà ce qu’il faut retenir pour satisfaire toutes les exigences de l’homme métropolitain : « l’homme a de vraies valeurs de consommation ! Ce n’est pas comme les femmes qui achètent au coup de coeur. Nous, on préfère les produits authentiques et bien pensés », ajoute-t-il avec un sourire narquois. Mais comment maîtriser le savoir-faire du produit quand la fabrication n’est pas de son ressort ? Je vous laisse deviner. Pour faire produire sa première collection-test, Ylan commence par se cogner aux contraintes de production et à un coût de prototypage élevé. En un tour de main, le tour est joué. Ylan a déjà l’idée, il apprendra à devenir son propre designer d’objet. Loin de prétexter des contraintes de production coûteuses pour arrêter, il réalise ses premiers prototypes avec la machine à coudre de sa grand-mère et se forme seul au métier du cuir : « je me suis dit : si c’est trop cher, ce n’est pas grave, je vais le faire moi même ! De fil en aiguille, j’ai fini par monter mon atelier dans mon petit appartement ! »

Ylan Dahan court et prouve très vite qu’il sera impossible à arrêter. Rencontre avec les maroquiniers de la région, enseignement des techniques de montage et de fabrication, de l’épaisseur du cuir aux contraires d’outillage, plus rien n’a de secret pour Le Feuillet. Quelle est la prochaine idée Audacieuse ? Apprendre encore, apprendre ailleurs, et ne jamais cesser de saisir de nouvelles opportunités : « un jour, je travaillais chez moi, entouré de mes restes de peaux de cuir. Une amie passe me voir et me demande si je suis capable, avec ce qu’il reste, de lui dessiner un sac à main dans la veine de Le Feuillet. Je lui en offre un et le lendemain, ses copines se mettent à passer commande. En une semaine, j’ai cousu six sacs, monté un second site et fait cohabiter la marque féminine Le Cabas aux côtés de la première. » Telle est la force d’Ylan qui n’avait pourtant jamais fait de couture de sa vie. Vous lui demandez un sac à main, il en fait une marque le lendemain. Très bien, quel tour de main va-t-il à présent imaginer pour permettre à ses produits d’être commercialisés ? Il court, il court Le Feuillet et une nouvelle fois muni de son « culot », le voilà déjà parti à la rencontre des créateurs et dans les salons de la mode – « parfois en étant invité, parfois en trichant et en faisant croire que j’avais un magasin » – pour observer les dernières ficelles du métier. Mais n’allez pas croire que la capacité d’Ylan à foncer « tête dans le guidon », lui a toujours donné raison. Lui même l’admet, un excès de fougue peut aussi lui coûter sur la vision globale de son projet : « je me levais les matins avec l’envie de conquérir le monde et j’avais tendance à partir dans tous les sens. À être trop créatif, trop fou, trop optimiste… Sans penser à gagner de l’argent. »  Heureusement, depuis la Suisse, le pragmatisme de son grand frère permet à la marque d’être de plus en plus réfléchie.

Comme deux numéros gagnants qui n’étaient pas préparés à décrocher le gros lot, les frères Dahan ont à présent la joie de partager leur début de succès : quarante ventes effectuées sur leur e-commerce, une présence dans cinq magasins, à Lyon et jusqu’aux Champs-Elysées ! Dans l’attente de leur propre boutique physique à Paris, qui leur permettra à leur tour de prôner l’élégance à la française, Ylan et Davy travaillent à faire de leur marque un acteur incontournable du cuir à l’international : « certains marchés nous font rêver : le marché asiatique, les pays nordiques, les États-Unis…Tout en fait ! Dans cinq ans, l’objectif est que Le Feuillet soit commercialisé sur les cinq continents ! Avec leur accent, les Anglais ou les Américains, pourront déjà prononcer Le Feuillaiiit », ajoute-t-il en plaisantant. Mais pour l’instant, l’heure est aux salons, à la production et à la protection de leur attachante association : « avec mon frère, on parle très souvent de notre projet. Notre objectif est aussi de veiller à conserver notre relation fraternelle et notre belle complicité. » Attendus dans moins d’un mois, à Paris, pour leur première Fashion Week, ils s’apprêtent à présenter leur première collection et à ajouter un nouveau souvenir à l’album familial. Aux côtés du premier produit sorti de son home-atelier, de la première pochette tenue entre les mains, de la première vente en magasin, la dernière page semble donc toute prête à accueillir le salon new yorkais !