Le Plongeoir, vers le grand saut artistique

Quand vous êtes au pied d’un plongeoir, vous observez les différentes attitudes de ceux qui sont postés au sommet. Le frileux redescend, l’hésitant se fait pousser et le champion se laisse tomber, mais si je vous disais que celui qui reste au sol sans brasser, en dos crawlé sur ses idées, était tout bonnement le plus audacieux ? Si je vous disais que c’est à Alban, plus proche de l’édification que de l’élévation, que nous devons aujourd’hui l’existence du plongeoir lyonnais. Non..même s’il reste un athlète cérébral, il n’est pas maître nageur… allez fini de vous faire ramer!

Lyonnais de coeur, Alban s’est d’abord installé dans notre ville pour intégrer l’école d’Art en scène avant de réussir son concours d’entrée au conservatoire de théâtre. Enrichi par la technique depuis qu’il a posé un pied dans l’académique, le corps de ce comédien s’est parallèlement senti incliné vers la création d’un projet aussi éclaboussant qu’atypique. Déjà acteur, il fallait être actif et s’armer pour le grand saut dans les eaux profondes de la marginalité. Baigné intelligemment dans le refus des normes au sein d’un lycée expérimental, Alban a toujours conservé son ambition de reformer un système scolaire sans hiérarchie. Non pas en quête de révolte mais de responsabilité, « je réclamais quelque chose qui n’existait pas et que je devais créer ». A 20 ans, il déplace donc lourdement des pierres pour longer un chemin qui lui ressemble et fonde Le Plongeoir, en guise de tremplin.

Suite à la rencontre de trois autres élèves de l’école de théâtre, Alban décèle très vite leur unité : Pratiquer un Art quotidien qui permettrait de s’auto-former dans un lieu de vie et de création qui leur appartienne. Responsables et engagés, ils voulaient tous avoir la prétention de discuter ce qui s’était imposé à eux sans même qu’ils l’aient choisi : « Au départ, c’était pour être libre dans notre art, par esprit de contradiction ».Pour que leur vie soit finalement immergée dans un véritable théâtre, il devenait comme nécessaire de co-louer avec la scène, déjeuner avec la réplique, s’entraîner avec la diction et s’endormir artiste-résident au coeur d’une salle de spectacle. Se rappelant du rêveur qu’il était, Alban confie : « On s’était trouvés, on était fougueux et même si on était jeunes, on voulait tout refaire, tout créer nous même ». Ce quatuor rêveur mais non utopiste, toujours décidé à prouver le poids de leurs idées, est même allé jusqu’à refuser de se positionner en locataire passif dans une salle qui aurait pu les accueillir. « La tête dans le guidon », ils ont donc retroussé les manches de leurs costumes de comédien pour revêtir en coulisse l’habit d’un ébéniste, d’un crêpier et même d’un déménageur. Et pour que cet espace soit un théâtre qui leur ressemble, Alban se remémore avec un sourire les difficultés que leur ont fait rencontrer les cloisons, la peinture ou encre le chauffage. S’ils n’avaient pas une vie de palace, on peut admettre sans détour que Le Plongeoir a fait place aux rois de l’audace ! Porté par leurs finances personnelles puis par la participation massive des investisseurs ébahis devant la force de leur projet, les travaux ont été finis à Noël dernier et le saut de ce collectif représentiste n’a cessé de prendre de la hauteur. S’il est d’abord devenu un véritable « lieu de bouillonnement créatif », Le Plongeoir, avec son aspect bric à brac, s’est peu à peu découvert comme une oeuvre d’art vivante, toujours en mouvement dans la société. Les courbes des couloirs et le puit de lumière central pourront en attester !

Au delà du défi relevé pour donner vie à cet étonnant lieu de création, sachez que Le Plongeoir est surtout une véritable proposition de vie, autant sur le plan politique qu’artistique. Loin d’être un squat désordonné, il permet aux artistes, non pas de trouver une place mais de la fonder en restant visible dans leur ville. «  Notre but n’est pas de repousser ce qui existe, mais de s’y intégrer ». Et pour être au coeur du grand bassin urbain, quel meilleur choix que de baptiser ce lieu Le Plongeoir  : point de départ du grand saut où chacun est libre de choisir son impulsion. Comme l’explique une ancienne résidente « Quand on saute de ce lieu, il y a un laps de temps où l’on reste suspendu en l’air, c’est là qu’il se passe des choses et quand on atterrit c’est pour savoir où l’on va ». Fondateur du plongeoir qui a peur de l’eau, immergé dans un projet qui l’assoiffe, Alban n’a pourtant pas eu peur de se mouiller! On peut dire qu’il est allé au bout de sa volonté de pratiquer l’art au quotidien car dans cet espace, l’âme artistique flotte dans l’air au point de goutter sur les visages. Artiste—artisan, même quand il boit la tasse, il parvient toujours à respirer avant la seconde vague : en pleine apnée dans ses longueurs, ce comédien réussi finalement à s’exposer au public lors de ses représentations. La personnalité du Plongeoir d’abord sportive puis nostalgique – « à la croisée de Zidane et de Léo Ferré » – rappelle tout de même qu’avec le temps va tout s’en va.. et que « si plus personne n’est volontaire, le plongeoir sera amené à disparaitre ». Aussi intégré dans Le Plongeoir que la colonne de ces murs, actant par nécessité, Alban a conscience qu’il faudra un jour être capable d’expirer. Dès lors, s’il a ouvert la brèche et trouvé l’espace pour habiter cette aventure, il est certain qu’il ne pourra partir qu’en aillant trouvé l’équilibre parfait de sa plate-forme.

Dans l’attente, grandement conscient que son repos est dans l’action, Alban continue de bondir tous les matins en se disant « Allez va chercher autour de toi ». Armé d’une bouée de sauvetage nommée « Just do it », il est ici pour rappeler combien il est nécessaire de s’écouter et de prendre des risques. Ainsi, au delà d’un message d’espoir, c’est surtout un message d’action que le fondateur du Plongeoir souhaite faire passer : « Si tu donnes un bloc d’argile à tout le monde, aucun ne fera la même chose : mais que chacun fasse ce qu’il veut de ses mains ». Quoi qu’il en soit, Le Plongeoir a su faire preuve de tellement de profondeur qu’il restera, on l’espère, surplombant…