Mélisande, et la magie opéra.

Si vous errez un jour dans les couloirs de l’Opéra lyonnais, tendez l’oreille vers les coulisses ; vous saisirez peut-être au vol des murmures secrets, étouffés. Point de fantôme, ni d’échos d’une représentation en cours, mais une mélodie plus intime qui se joue : la valse des tissus qui se froissent, de la soie qui soupire, du tulle qui s’emballe et des boutons qui rechignent, quelque part, dans un atelier où les costumières s’affairent.

L’une d’elles, Mélisande aux doigts de fée, rêvait petite d’être peintre. Notre rencontre tombe à pique : elle sera mon modèle pour ce portrait à brûle-pourpoint. Et l’art de poser, ça lui connaît !

Avant d’accoucher du vêtement, l’Audacieuse le porte en mannequin, le sent et le ressent, traque ses secrets comme on en traquerait les plis. Une belle pièce aura toujours une histoire à vous raconter si vous tenez le fil de la conversation ; Mélisande est de celles qui tendent l’oreille, depuis toujours, depuis son enfance dont elle garde des carnets de dessins, bourrés de robes volumineuses.

Question d’envie et de survie, Mélisande délaisse l’objectif pour examiner les siens. Le monde du mannequinat, cruel, « pourri » et implacable, grignote lentement la maille de son existence. Il faut agir ; il faut choisir, après cinq ans de shootings parisiens qui plombent ses lendemains : « j’allais y laisser ma peau dans ce milieu-là ».

« Quand on veut, on peut », m’affirme la biche à la crinière de Lyonne, qui abdique liberté et autonomie d’active pour replonger en milieu scolaire. Son âge lui refuse l’intégration d’une formation classique ; qu’importe ! Jugulaire pressée par le paiement de son loyer, la jeune femme emprunte une voie plus tortueuse, exigeante et difficile, qui conduit jusqu’à des caves obscures où il faut retoucher pour des vieux leurs loques qui « sentent la pisse ». L’anecdote me consterne et jette une ombre sur mon clavier, sur l’image lustrée du monde de la couture. Mais Mélisande a le sourire tranquille des obstinés, les obstacles lui ont tanné le cuir et forgé le caractère : « c’était pas facile, j’ai eu très peur, mais c’était une nécessité de se réinventer », quitte à se prendre des vestes.

Malgré les revers, elle garde la fibre du métier-passion et travaille la toile au lieu de la peindre. Nous creusons la question pour qu’émerge une vérité réconfortante : il n’y a pas vraiment d’abandon, chaque vêtement est un tableau en composition.

Ses patrons la confortent et l’aiguillent dans la confection de costumes au goût prononcé pour le contemporain. Chez Styl Costumier, on l’encourage à libérer sa créativité dans l’ombre de l’Opéra de Lyon, à seulement quelques rues de ce haut lieu qu’elle n’imagine pas encore fréquenter.

Pas encore.

Et pourtant, la Mélisande de Debussy l’y a précédée, héroïne d’opéra dont le prénom avait charmé le papa musicien. Prédestination ? Peut-être.

J’en ai la conviction, même, lorsque l’Audacieuse se confie sur un autre clin d’œil du destin. Études reprises, elle a reçu l’enseignement d’une pointure de la couture qu’elle avait rencontrée auparavant lors d’un shooting photo : « elle confectionnait un corset de mariée à la main, je voulais faire pareil et elle m’a conseillé de reprendre les études, ça a été le déclic ». Au carrefour d’une vie, la chenille abandonne son habit de chrysalide pour que naisse la couturière, sous l’aile d’une mentor qui lui inculque rigueur et méthode, l’importance d’une exécution impeccable qui tutoie l’irréprochable, sans jamais l’atteindre : « il faut laisser de côté cette perfection pour donner vie au vêtement qui, s’il est trop rigide, ne s’exprimera pas de la même manière ».

Cette sagesse surpiquée d’Audace l’incite à tenter sa chance à l’Opéra, malgré le fil à retordre des mauvais auspices : « ils ne voulaient plus d’apprentis, alors j’ai débarqué avec les profs, des lettres de recommandation, des projets » ; le culot paie et le stage s’étoffe jusqu’au poste permanent.

Liberté de création, richesse des moyens à disposition, travail minutieux et beauté du sur-mesure relient l’artiste à ses premières amours de la haute couture. Elle se sent prête-à-créer pour Lacroix Ulyana Sergeenako ou Gaultier, mais c’est le prêt-à-porter qui lui commande une collection capsule sur le thème de l’opéra, à l’occasion des fêtes de Noël : « j’ai pu marier mon univers de création quotidien à celui de Pimkie, de la mode industrialisée, et me confronter aux contraintes très différentes de ces deux mondes d’une même famille ». De cette expérience, la jeune femme mesure sa chance d’œuvrer à l’Opéra, entourée de ses consœurs de labeur, et l’ampleur de son parcours. Une fierté discrète illumine notre espace d’échange et réchauffe nos tasses de thé et chocolat chaud ; Mélisande a tracé sa voie de l’Audace en se jetant avec panache, à corps perdu, dans son aventure. Elle s’en est sortie couturée de cicatrices invisibles mais éloquentes pour tous les Audacieux.

Oui, la couture est une aventure, un dialogue d’initiés entre le créateur et sa matière qui remise au placard tout préjugé sur ce métier dévalorisé, complexe et miné par la sous-traitance industrielle : « le terme de couturière est péjoratif pour beaucoup de gens. Elle va monter les pièces alors que l’intitulé costumier, ça englobe le travail des matières, des formes, des époques. La profession se perd, il faut se battre ». En riposte à la fatalité, l’Audacieuse songe à dérouler son fil d’Ariane aux aspirants couturiers, aujourd’hui perdus dans les méandres labyrinthiques de formations inadaptées aux réalités du métier.

Mais avant de rendre la pareille au destin, Mélisande caresse un nouveau défi : la création de son propre atelier, petit projet qu’elle garde sur un coin de son établi : « j’attends d’avoir plus d’expérience, d’apprendre encore ». Avec la création pour fil rouge, l’Audacieuse veut croire en sa bonne étoile et parie sur la force intérieure qui l’a menée si loin, déjà, car « après tout, bosser à l’Opéra c’était un rêve et j’y suis arrivée. Tout est possible ».

Le bonheur ne sera jamais loin, tant que Mélisande créera sans frein, sous les honneurs de l’Opéra ou pour une sœur qui se marie et la prie de l’embellir de ses mains.

Et vous alors, prêts à en découdre et à tailler dans le vif de votre vie ?