Nazca : L’Audace comanche !

Dans les plaines arides qui s’étendent au sud de Lima, se trouvent d’étranges lignes. Profondément creusées dans la pierre sur des centaines de kilomètres, elles dessinent d’obscurs motifs, qui ne sont visibles que du ciel. Ces fosses laissent les géologues perplexes et les historiens n’y comprennent rien. Seraient-elles l’œuvre d’extraterrestres ? Proviendraient-elles de l’antique civilisation Nazca, dont les habitants auraient laissé des indications à leurs âmes, pour le jour où elles flotteraient au-dessus de leurs corps sans vie ? Est-ce le portrait de leurs descendants ? La réponse nous glyphe entre les doigts. Pourtant, à l’heure où la NASA écoute les étoiles et la NSA les conversations, Nazca parle de résurrection. Zoé, Juliette, Marc et Navid ne sont pas Aztèques, chair rouge et peau verte, ils ont des tripes dans la nature, des voyages au-delà des clôtures, où éclosent, sans pépin, leur tribu et ses aventures. Sans remonter à trois milliers d’années, celles-ci ne datent pas d’hier et comme le lierre, ces esprits grimpants ont escaladé Fourvière pour me livrer les détails de leur histoire.

Les Nazca sont bien perchés. S’ils n’ont pas encore eut le temps de bronzer et ne sont donc pas vraiment des foncés, ils redescendront probablement des montées de Fourvière avec le sourire aux lèvres. Hagards, mais pas de hasard. Dès sa création, les membres du groupe sont carrés et ont de la suite dans les idées : ils misent sur de fortes combinaisons scéniques. Si leur musique évoque l’organique, les hautes plaines et les vallées perdues, leurs dégaines de cow-boys et d’indiens rappellent l’appel des vastes étendues. C’est évidemment les anciens Nazcas, pas envie de faire de rature, que le ton monte ou que ma littérature baisse. Tout en coiffes, d’apparat, et chapeaux, d’opérette, les Nazcas opèrent tout d’abord, près de Chalon-sur-Saône, à l’air pur. Issus de familles musicales, ils grandissent en harmonie avec la nature, et toujours au diapason, apprennent la mesure : « à la maison, on faisait tous des répétitions et ma mère choisissait les instruments », se souvient Juliette. Sortis de l’enfance, fini de faire muse-muse, ils désespèrent ados et montent un groupe. S’ils étaient une fois à l’Ouest, ils ne perdent pas le Nord et entament tôt leur chevauchée fantastique. Juliette et Zoé développent une grande complicité vocale, qui alimente délires et délits à travers leur cavale. Un canon, deux beautés, normal. Elles étaient dans une chorale, OK, mais pas de règlement de comptes, la bande n’aime pas vilipender haut et court. Ambiance délivrance au ukulélé, quand Marc rejoint le duo au soleil. Ce gibier de potence balance au bout des cordes et Nazca dégaine des rengaines inspirées, c’est le début de la horde. Sauvage, la tribu n’en oublie pas moins ses racines et influences. Elle paie son tribut à la grass country, au gospel, aux compositions légères, voix atypiques et attributs d’univers innovants, ce qui contribue à l’émergence de leur propre style : un peu de folie et de pop-folk. Avant que le train ait sifflé trois fois, Nazca part à la conquête de Lyon, où ils rencontrent Navid, leur nouveau frère de chœur. Dès lors, pour les braves, commence une période d’études. Ils deviennent habitués au riz, aux bravos et aux westerns spaghetti. Ils jouent dans le Vieux Lyon et arpentent tous les Marchés de la Création, où ils montent tréteaux sur les planches. Puis, en 2011, premier concert sur la scène lyonnaise du Kraspek, les Nazca sont bons, sonnent brut et tonitruant. Au passage, ils remercient Murielle, qui les a cueilli à temps.

Quatre ans et plus de cent dates plus tard, les Nazca ont pris de la graine. Pour eux, tout est question d’éclosion. Zoé nous explique le sens de Nazca : « ça veut dire « Naissez! » en espagnol. C’est l’histoire d’un épanouissement personnel et poétique. Une sorte de leitmotiv, pour nous, comme pour ceux qui nous écoutent. » Les nonchalants shamans développent : « il y a différentes éclosions dans une vie. Chacun peut s’y retrouver. Il y a une première naissance, une venue au monde, où on découvre tout, puis une seconde, voire une troisième selon la vie. D’un être titubant, aux valeurs données, on assiste à une découverte, un passage vers l’âge où on fait ses propres choix et continue avec des valeurs adoptées. » Tout en simplicité, les Nazcas nous refont l’inné contre l’acquis, les théories de Rousseau contre les pratiques de Lacan, le corps contre l’esprit, brisent ici les divans, renversent là les carcans… Ces bons sauvages sont plus complexes qu’il n’y paraît. Pas moyen de freuder, mais même à leur âge, on est toujours trop prêts quand on a du courage, comme disait le Cid. Pourtant chez ces Indiens, pas de génocide, d’expropriation ou de piste des larmes, même si certains affirment que leur musique est une tuerie. Alors, ils déposent ces armes, leurs tenues se simplifient et se rapprochent de ce qu’ils sont. Dans leurs compositions orientales ou aquatiques, on touche à l’âme, à l’écume. A Ulysse, son Odyssée, et à l’écume, sa lame, tranchante, comme maniée par des dieux marins dans leur chanson éponyme, détaillant finalement leur unité, leur nouvelle personnalité. Désormais, elle résonne, émergeant de sous les plumes et les Stetsons. Après leurs derniers signaux de fumée, tels le Phénix, ils renaissent de leurs cendres : « notre univers est une invitation à s’affirmer, à une nouvelle naissance, à l’amour, au rassemblement… Jésus m’habite ! », s’exclame Juliette. Les membres de la tribu, pourtant, ne sont pas impuissants, on compte parmi eux de multiples naissances. Le mystère de Nazca peut être extraterrestre, mais pas monastèroïde, ne force pas les nonnes à se taire au lit. Ces agneaux ne sont pas dévots mais exposent leurs maux croisés, leurs joies et leurs erreurs de Genèse à travers des chansons à l’ordre immuable et soigneusement étudié. Ces textes sacrés, autant de chapitres d’une vie, égrènent leur poésie dans un terreau fertile… Écoutez et devenez leur élève, leur pupille, dit l’athée !

Même si on trouve chez eux des traces de luth, ils savent cueillir les fruits de la vie et sans gros gnons, ni bougons, bref, sans problème, vont ratisser dans des cultures lointaines de quoi ouvrir leurs bourgeons bohèmes. Leurs percussions remuent des accords persans, ouvrant les persiennes de notre perception. Plus Aldous Huxley que Walt Disney, loin des mièvreries de Mickey, la souris, ces adeptes de la renaissance lorgnent, plutôt, vers Mickey, l’ange ! Si la folk évoque parfois la fraîcheur d’une grange, voire du Moonshine dans un pot de confiture, Navid sourit quand il nous confie les fruits de ses passions, de longues dattes. Il en a gardé la tête pleine. L’une, en particulier : l’étude des musiques iraniennes. Ces rythmes orientaux apportent à leurs morceaux une sonorité bien différente, un effet qui se coule dans l’oreille, comme un thé à la menthe. Délectable, mais presque indétectable, à moins de tabler, sinon sur la science infuse, au moins sur la stabilité d’une ouïe bien établie, et rompue aux tablatures : « L’utilisation d’un tar, d’un tombak ou d’un peu de daf permet toujours d’amener un truc nouveau, plus riche rythmiquement. C’est ce qui séduit avec Nazca, on retrouve cette manière de jouer un peu cachée, des accents iraniens, africains aussi… », « On fait de la pop-folk à la structure traditionnelle, mais avec des moyens pour y arriver qui ne les sont pas. », renchérit Juliette, « on a tous des goûts musicaux différents, ce qui nourrit beaucoup notre univers. » Nos bourreaux des choeurs jouent entre autres du ukulélé, de la guitare, du  cajón et du glockenspiel, mais aussi de la planche, du tambourin, avec leurs pieds, leurs mains, leurs tripes et bien d’autres parties de leurs corps : « Les plus petits instruments ont leur place car on n’est pas électrisés. » affirme Zoé. Encore une fois, dans certains domaines, la main surpassera toujours la machine. Même en mi-juillet, ils jouent sans artifice, comme l’explique Marc : « on est dans un mode de musique où on n’a pas le droit à l’erreur, la moindre fausse note se repérera directement ». Le résultat est détonnant, rien d’étonnant, confirme Juliette : « On a un rapport brut avec les sons, sans fioritures ». De l’Audace, toujours de l’Audace : pouvoir chanter sans retour, descendre dans le public sans micro, « porter un projet sans soutien et avancer sans regarder en arrière », selon Marc… « Créer quelque chose d’innovant, sans se reposer sur des acquis », pour Juliette. « Oser faire un tournant dans la direction artistique », dixit Navid. « Quand on monte sur scène, on est vraiment à poil. Comme on chante sans aucun effet, il y a quelque chose de presque impudique. On doit vivre le moment présent, l’échange avec les gens. Ça c’est de l’Audace je trouve », complète Juliette.

Les Nazca ont éclos. La renaissance a eu lieu dans le huis clos d’un studio, lors d’un enregistrement dont le « résultat a défini l’évolution du groupe », grâce à un génial ingénieur du son microkosmique, qui, tout en respectant les rites, a su bouleverser leur univers mystique. Toutefois, comme le rappelle Zoé : « il n’y a pas d’éclosion individuelle, ça passe aussi forcément par les autres ». Nous vous envoyons donc ce faire-part en précisant que Nazca est un cas à part et pas inca !  À part, peut-être, en ce qui concerne les sacrifices, auxquels ils prirent part pour ne jamais faire bande à part. Si les têtes n’ont pas roulé le long des marches et sous les arches, de pierre, pour honorer une quelconque divinité solaire, les membres de la tribu Nazca sont toujours restés, les gardiens de leurs frères, soudés, ce qui fait aujourd’hui leur fierté. Leur message, cependant, reste le même. Naissez, et entrez dans la danse. Peut-être verrez-vous des lignes pour vous indiquer un sens, puis dessinerez-vous votre plan de vol, à votre convenance. En attendant, Nazca n’est pas prêt d’avaler son bulletin de naissance. Et pour clore cette histoire d’éclosion, la Team Trafalgar vous plante ici.