Osée, Osée Joséphine!

Il y a vingt-cinq ans, Joséphine Grunenwald aurait pu s’appeler Caroline, Marie ou encore Alice, mais voilà : elle s’est appelée Joséphine. Comme toutes les petites filles, elle a sûrement découvert la langue française en butant sur la première syllabe de son prénom. « J…Jo…Jose… Jose ». Je ne sais pas si je crois au destin, mais il y a une chose que je suppose : quand, tant de fois, la syllabe s’appose, la signification s’impose. Joséphine était donc habilitée à oser.

Avant de comprendre qu’elle ne ferait jamais rien comme tout le monde, Joséphine passe un baccalauréat scientifique et suit, sans rechigner, la route des enfants de la famille. Déjà, la mononucléose qui la pousse à s’endormir en pleine épreuve du bac dévoilait un couac. Un coup de théâtre dans son début de parcours qui lui vaudra de vivre la suite d’une aventure épique : l’école de théâtre : « mes parents m’ont poussé à faire des hautes études, à tracer un chemin de vie respectable, mais ça m’a dirigé sur scène ! J’ai voulu prouver que j’existerai autrement. » Joséphine la joue fine pour suivre ses objectifs, mais se « vautre joliment » aux concours nationaux. Si elle est prête à pivoter, elle ressort tout de même blessée par l’ego de certains acteurs et par la dureté d’un tel métier. Commence alors, ce qu’elle nomme, « le plus grand deuil » de sa vie. Un Master de coopération artistique plus tard, l’humilité et le courage de Joséphine font encore leurs preuves et l’amènent à se vouer à la défense des oeuvres d’artistes marginaux. Dans les coulisses, cette fois, elle se sent comme « une enfant devant les gens qui ont du talent. » Pour se donner la chance d’aller à son tour, de l’avant elle se répète : « si tu veux changer, change, personne n’est là, à t’attendre ! »

Sa rencontre avec Marine Laurent, programmatrice du Batofar à Paris et fondatrice de l’association Boom Out Of Music, elle ne l’attendait plus. Parce qu’elle est débrouillarde et « blindée de naïveté, » Joséphine parvient à la convaincre de monter à Lyon le projet « The Experimental Boulangerie ». Calée dans le décalé, Joséphine y retrouve « toutes  ses passions de gamine » – Graffiti, skate Board, Arts urbains – sur lesquelles elle s’est appuyée pour devenir la femme qu’elle est. À force d’exposer des artistes dans divers lieux atypiques, Joséphine se fait repérer, à Lyon, par le Bistrot de la Charité. Prenant ce nouveau rôle de directrice artistique très à coeur, elle porte le projet Boom Out Of Music comme son « enfant » et veille toujours à en garder l’âme ! Malicieuse, elle ose et donne vie à des performances pour le moins inattendues : « on a organisé une cuisine sonore dans laquelle les cuisiniers faisaient à manger, pendant que les musiciens captaient les sons. » N’aspirant qu’à promouvoir les artistes hors des circuits élitistes pour faire un joli pied de nez aux écoles nationales et aux « instituts prout mon chat, » Joséphine précise toutefois que ses actions ne sont pas des provocations : « je viens d’un milieu bourgeois, j’ai été dans de belles écoles et toujours éduquée dans la culture… C’est justement quand j’ai vu que certains n’y avaient pas accès que j’ai voulu me bouger ! » Des étoiles dans les yeux, voici qu’elle se met à énumérer les expositions qui la font encore vibrer : « l’expo expérimentale d’Alex Villard aka San Foi ni Loi, les toiles étaient suspendues au plafond c’était incroyable, ah et celles de Khwezi ! Cet artiste a tellement de talent, j’ai une profonde admiration pour lui. »

Derrière cette collectionneuse de projets un peu tête brûlée, se cache aussi une forte sensibilité. Artistique mais surtout émotionnelle, car tant d’actions ne peuvent exister sans quelques frustrations. Sans langue de bois, Joséphine explique combien elle a manqué de reconnaissance : « ce serait hypocrite de dire que ce n’est pas frustrant de ne pas être sur les devants de la scène. La plus grande concession que j’ai faite a été de mettre mon ego d’artiste de côté et d’arrêter de vouloir qu’on me dise merci ! » Certaines facettes éprouvantes du métier et certains coups bas lui ont d’ailleurs valu de s’exiler quelques temps à Berlin. Un ailleurs dans lequel cette jeune femme s’est protégée du monde, ce vaste théâtre vivant, « animal et anarchique ».

Parvenue à échapper à ce qu’on voulait qu’elle soit, Joséphine est aussi parvenue à devenir ce qu’elle est. Son témoignage, comme la preuve que l’audace n’est pas qu’une question d’ambition professionnelle, mais aussi le résultat d’une ligne d’arrivée que l’on s’était fixée. Aussi douce et sensible qu’ « ultra barrée »« je vis avec moi même depuis vingt-cinq ans, j’ai changé d’activité scolaire dix fois, d’activité extra scolaire vingt fois, j’ai jamais fait les choses correctement » – Joséphine piétine les beaux chemins bien ratissés, cherche la boue, le hors-piste et les hautes herbes sur lesquelles sauter. Nous quittons son appartement et rattrapons sa piqûre de rappel dans l’escalier : – « n’oubliez pas : c’est nous les gens de demain ! » Sur le vif, je demande – « Alors, toi, demain ? » – « je suis capable de partir à Bali ou de me mettre au sport automobile ! » Elle n’est pas posée, elle est osée, Joséphine !