Quand la plume y va franco !

Loin de la froideur calculatrice de certains intellectuels, Pauline est un flux de paroles ininterrompu. Plongée dans le bain de l’écriture, elle est la goutte qui fait tout déborder, sans jamais bassiner. L’esprit imprégné d’idées fortes, c’est surtout lorsqu’elle nage à contre-courant que l’Audacieuse se sent comme un poisson dans l’eau. Pas étonnant qu’elle ait un caractère bien trempé ! Halte à l’image de l’écrivain poussiéreux enfermé dans sa douce maison, les traits marqués par l’érudition : « c’est un peu comme en 1505 avec le Médaillon d’Isis Novnak… » Très peu d’audace là-dedans ! Navrée, Pauline lit Proust mais ne sclérose pas les textes. Elle ne déguste pas non plus de madeleine sur fond de musique classique. Pauline est cette jeune auteure lyonnaise de vingt-trois ans, publiée aux éditions Quartett, qui chante du rap à tue-tête et change aussi souvent que possible le mode « promenade » pour celui de l’accélération.

Notre équipe a fait le plein d’essence, pressée de rouler quelques heures auprès d’une jeune femme qui n’a jamais cessé de donner du fioul à son enthousiasme ! Le genre de boute-en-train qui, après avoir foncé de la classe préparatoire à l’École Normale Supérieure, conduit son projet de thèse tout en manoeuvrant des cours à l’Université de Lyon II. Un parcours scolaire sans faute qui lui donne toutefois un certain dégoût pour l’élite : « aujourd’hui, je suis fière d’être passée du gavage d’oie à la curiosité personnelle et de pouvoir choisir ce que je mange. » Surprise de voir autant d’ambition animer un si petit corps, je n’ai pu m’empêcher de demander à Pauline son secret nutritionnel : « c’est simple, chaque jour, je bouffe des petites flammes qui me brûlent positivement ».

Avant les flammes, l’étincelle. La même qui a poussée Pauline à écrire Les Possibles de son corps. Loin de se considérer comme une « auteure née », l’Audacieuse écrivait avant tout pour s’amuser. C’est au fil des pages, seulement, que l’écriture et son intensité l’ont rattrapée. Comme une allumette à l’origine d’un incendie, son premier texte sur la pudeur et le dévoilement de soi, ne manque pas de déclencher son attrait pour l’hypnose et le courant électrique du corps. S’ensuivent d’autres oeuvres, également publiées : Outre, Articulation et surtout Ian, qu’elle consacre au musicien Ian Curtis. Surtout, n’allez pas interroger Pauline sur la veine de son écriture. La seule qui compte, la veine corporelle. L’écriture est « un rapport à soi » et c’est ce qui rend la sienne si organique. Et comme son corps est son seul espace de travail, Pauline tient toutefois à insister sur les sortilèges lancés par sa plume : « quand j’écris, mon corps devient une machine, j’ai l’impression qu’on me charge d’énergie. » Avec cette écriture de l’urgence, Pauline est une auteure instinctive, cette « eau en train de chauffer, » qui fait un clin d’oeil à la page blanche avant de jeter l’encre sur papier : « cling, c’est prêt » ! Le processus est si naturel, que lorsqu’on cherche à comprendre son intérêt pour le théâtre… : « oh  non ! Je n’ai toujours pas compris à quoi cela rime. Non mais franchement, mettre tous ces gens ensemble pour qu’ils s’agitent dans un cube, dites-moi à quoi ça rime ! »

Cependant, il y a une chose dont Pauline est certaine : l’écriture est sa voie, « la seule pour laquelle je n’ai suivi la voie de rien du tout. Et pour une fois, j’y suis allée seule. » Si elle encore aujourd’hui surprise que cela ait fonctionné pour elle, Pauline se souvient de cette fois où elle a envoyé son premier texte aux Éditions Quartett sans le dire à personne. Une action Audacieuse qui a porté ses fruits puisque la maison l’a rapidement rappelée pour lui annoncer qu’elle serait publiée : « le jour où j’ai reçu le premier livre publié, j’ai couru vers le facteur, je lui ai arraché le colis des mains, c’était tellement fort que je le ressens encore ! »

Après plusieurs publications, un avant propos signé par son ancien professeur de classe préparatoire, un autre par l’un des plus importants libraires indépendants de Lyon, différentes séances de dédicaces, et même l’intérêt que commence à éprouver la compagnie professionnelle de L’instant mobile à travailler sur ses textes, Pauline ne considère pas encore qu’elle a réussi : « ce qui compte, ce n’est pas le moment où on réussit, mais le moment où l’on se trouve, sinon à quoi cela sert d’avoir son nom sur une couverture de bouquin ? Mes livres sont une saignée, ils n’apportent rien, mais ils font sortir. » Si, dans son histoire, tout semble être fait pour « sortir » et « s’échapper », la jeune auteure ne peut nous laisser sans partager sa définition de l’Audace : « L’Audace, c’est d’ouvrir la main, de serrer le poing et de ne pas flipper de ramasser quelque chose et de le rendre à quelqu’un. » Après plus de deux heures de sourires et d’expériences partagées, notre équipe salue Pauline et reste imprégnée de ses dernières paroles : « continuez ! Rien ne doit passer avec l’âge, ni l’envie, ni la faim, rien ! Franchement, si on n’est pas affamés aujourd’hui quand est-ce qu’on aura faim ?! »