Quand l’Audace mène sa barque

Mes aïeux, que donnera l’interview d’un Normand par une Bretonne ?

Allez, point d’appel aux armes, citoyens : Arthur Cochin et moi avons convenu d’une trêve, durant laquelle l’appartenance du Mont St-Michel ne serait pas évoquée ! Et, à défaut de cidre dans nos verres, quelques lampées de thé font bien l’affaire.

Non, curieusement, à travers cette rencontre, ce n’est pas le portrait d’un seul homme qui s’esquisse, mais aussi celui d’un associé complémentaire et inventif, d’une bande de potes soudés depuis le collège, d’une famille d’artistes aimante, et d’une petite ville dont les jeunes entreprennent au plus près de leurs racines.

J’ignorais pousser la porte de tout un petit univers en interrogeant Arthur sur ses multiples activités. Du haut de ses presque 23 ans, il jongle entre ses études à l’ISCOM Lyon, son activité de graphiste freelance et sa société L’Atelier de la Venise Normande.

Le nom de cette gamme de vêtements et d’accessoires « made in Normandie » m’intrigue un temps, puis Arthur m’en révèle l’inspiration : la ville de Pont-Audemer, sa ville natale aux coquettes façades à colombages, dont les canaux plein de charme valent bien une affiliation à la Sérénissime !

Lyon, même forte de ses quarante-cinq ponts, ne retient jamais longtemps notre Audacieux du jour, qui préfère les eaux provinciales aux fleuves citadins : « les potes à l’école se foutent gentiment de moi, pour eux je viens du « Nord », mais c’est vrai que je suis très attaché à ma région ».

« Acheter ses jeans sur Internet, drôle d’idée ! », se disent encore les grands-parents d’Arthur, mais c’est sans hésiter que ce dernier emboîte le pas de son ami d’enfance, Olivier Le Bas, qui « n’a pas peur d’enfoncer les portes, quitte à se les manger ».

Arthur et Olivier, l’artiste et le businessman.

Coup du hasard ou clin d’œil du destin, c’est une usine tout près de chez eux qui, la première, a pu répondre aux besoins de L’Atelier. Grâce au duo, elle relance sa production, rappelle des employés et ranime ses machines. Et après les jeans, place aux ceintures : « on booste des affaires familiales, c’est ce dont je suis le plus fier aujourd’hui. On va voir la patronne et son fils qui va entrer dans la boîte, puis on boit le café ensemble ; c’est une chance ».

Bien essayé, Arthur, mais c’est avant tout ton portrait. L’Atelier te tient à cœur, mais ton humilité n’aura pas raison de ma curiosité : la région normande et la ville des Lumières partagent le lion comme emblème ; je flaire l’Audace quand la Modestie me tient tête, encore.

« Mais je me considère pas comme un entrepreneur », se défend-t-il en riant, « je suis juste un mec avec des projets et qui y tient. Ça me surprend moi-même de t’en parler et c’est ça qui est cool ! Ça rend ma maman fière, c’est sûr. »

Difficile de retranscrire la pudeur sincère d’Arthur lorsqu’il évoque le cercle de ses proches, son « petit comité » à l’origine des valeurs qui aiguillent aujourd’hui ses projets : « il se passe des choses terribles dans le monde en ce moment et je pense que la solution, c’est d’ouvrir les enfants à la culture. J’ai la chance d’avoir des parents musiciens qui m’ont fait voir des spectacles ; ce n’est pas le cas de tout le monde. Je veux trouver l’idée qui changera ça. »

Arthur y croit dur comme « faire » : la communication et la publicité ne peuvent être dissociées de la culture ; il apprendra le nécessaire pour investir les terres en friche et les irriguer de curiosité.

Pour y bâtir… une Venise de la Culture ? Tout cela commence à prendre sens pour celui qui, enfant, voulait faire un métier manuel pour profiter du travail accompli et du plaisir qu’il procure.

Mais comment s’annonce l’avenir, avant ce grand chantier de toute une vie ?

« Le freelance me permet de toucher à plein de trucs, de parler à plein de gens et c’est ça que j’aime : j’ai pas envie d’être enfermé dans une case. Je veux continuer à apprendre, à réussir, à échouer. » Il semblerait qu’Audace et Patience puissent être sœurs, tout compte fait.

Elles insufflent à Arthur la sagesse des hommes comblés : « avec mes potes, on n’est pas de ceux qui ont fait les plus grandes écoles, mais on a réussi à faire démentir certains vieux qui disent que les jeunes ne font plus rien. On sait bosser et on a des idées. »

« On », « nous » ; voyez comme ils reviennent à la charge, malgré le feu nourri des questions personnelles. Quelle source à cette tranquille humilité ? C’est en complétant sa définition de l’Audace qu’Arthur me met la puce à l’oreille. Il a semé les mots que l’on entend souvent et qui font la rime riche entre « oser » et « proposer », mais il ajoute : « un Audacieux, c’est aussi quelqu’un qui tire les autres vers le haut ».

Eurêka. Un Audacieux n’est jamais seul.

Et cette vérité a la chaleur rassurante de notre ultime gorgée de thé…