Le Bledard qui a rencontré le Lyon

C’est qui ce blédard ? C’est qui ce petit homme tout noir au milieu de ses tee-shirt blancs ? Un immigré ? Ah mais il est africain ! Il vend quoi ? des tapis ? Il mange quoi ? Du poulet ? Oui madame, Wilfried Essomba Kede est un blédard qui mange du poulet, raffole du Alloco, boit du Bissap et parle avec l’accent, à un détail près : il n’est pas vendeur de tapis mais créateur, à 23 ans, de la marque « Bledardise ». Alors ma Go ton souffle est coupé-décalé?

Vivant à Lyon depuis plus de 10 ans, Will reste toujours très attaché à sa terre natale : le Cameroun. Dans le déchirement de deux pays, pour ne pas se cantonner à une seule culture, il sait combien il est nécessaire de fonder son propre bled en accrochant à sa « case » un drapeau franco-africain. Même s’il suffit de pousser la porte de son appartement lyonnais pour mettre un pied au Cameroun et revêtir son accent, il garde toujours à coeur de s’en détacher pour ne pas être la tâche noir du tableau occidental. Dans cette démarche, il note très vite un problème de mentalité : cette valse entre deux identités n’empêcheront pas ses racines de pousser le long de son corps et même dénuée de méchanceté, la stigmatisation ne cessera d’exister. Lors de ses études en marketing, cet ancien étudiant surnommé le « blédard » nous rappelle avec humour les paroles de ses camarades : « Je peux toucher tes cheveux? », « Ah ! Africain, ! Moi je suis allé au Senegal » et ajoute, taquin : « Quand vous me dites que vous êtes français, est-ce que je vous parle de mes vacances en Normandie? ». C’est à cet instant que Willfried décide de prendre le contre-pied et de se placer du côté de l’auto-dérision en se proclamant Blédard: « Ah ! Mais y’a l’électricité chez vous? », « C’est quoi la Tartiflette? » (la Team Trafalgar se dit alors : « Mince, ne vient-on pas de lui proposer un morceau de Savane…? » )

“Trêve de billevesées” comme on dit au bled, sachez que l’aventure Blédardise a d’abord commencé par la création de son Tumblr « Vie de blédard ». Face aux posts qu’on y trouve, les images parlent d’elle même : « Quand tu découvres les produits du bled dans un supermarché », « Quand on t’appelle négro », « Quand ta mère t’attend, babouche à la main… ». Suite à ce premier succès sur le net, il lance « pour le challenge » sa première ligne de tee-shirt et crée immédiatement le buzz avec des slogans décalés et caricaturaux comme « In Chiken we trust », « Keep calm and bring me hot wing » ou encore « C’est la mer noire ». Fort de son humilité il raconte avec hu..amour comment a été accueillie sa nouvelle notoriété : « Ma mère a couru dans tout Lyon pour acheter les journaux dans lesquels je passais et les a envoyés à toute la famille. Ne comprenant ni l’anglais ni les slogans elle pensait que j’étais dans un mauvais délire ». Pourtant, à l’apogée du Made in France, les poches remplies d’ambition et d’impatience, cet autodidacte continue sans crainte à se bouger-bouger pour défendre le textile africain : site internet, boutique en ligne, logo en forme de djembe, création de visuels street style, « Je ne savais pas trop où j’allais, mais j’y allais quand même ».

Au-delà de la provocation, Will souhaite faire passer un message plus profond : eh oui, tout en assurant la promotion de « l’African Way of Life », ce dernier ne se contente pas seulement de croire au Chicken. S’il a foi en l’authenticité c’est bien parce qu’une personnalité est impossible à brader au Souk. Loin d’être une question de couleur de peau et refusant de créer un « magic système » maraboutant, sachez que la marque Blédardise pousse surtout à réfléchir à la question de l’immigration. Une manière d’éduquer les acheteurs sans qu’ils s’en rendent compte en jouant sur les stéréotypes pour mieux s’en détacher. Le pari de Wilfried est donc gagné : identitaire mais non communautaire, sa marque est portée à toutes les sauces par les classes sociales désirant partir à la découverte de l’autre. Loin de creuser le fossé entre les origines, on la considère comme très éclectique.. En un mot, avoir une étiquette Blédardise dans le dos, c’est comme afficher une ouverture d’esprit capable de dépasser les étiquettes culturelles. « Vous a-t-on dit qu’il fallait être un marin pour porter du petit bateau? »

Pour que les lyonnais continuent d’être « Fresh like a bledard » et de « s’enjailler » tout en gardant la banane, Willfried prévoit de garder son identité mais de s’adapter au marché. Il souhaite également s’installer dans des shops lyonnais armé cette fois de différents imprimés et d’une nouvelle collection pour les gazelles. Et si à long terme, cet audacieux vise le territoire international sachez qu’il n’en oublie pas moins l’Afrique et son désir de faire travailler son pays. Le créateur étant actuellement de retour au Cameroun après des années d’absence, je conseille à tous les frenchies de rester aux aguets pour découvrir les nouvelles inspirations qui sortiront de sa valise.

Dans l’attente, gardez en mémoire que quelque soit la direction de son avion, celui-ci tirera toujours une banderole sur laquelle on pourra lire « Keep it real », car son ambition première est bien de nous rappeler à quel point l’audace est sans frontière.