SE RÉCONCILIER AVEC LE LUNDI

Certaines habitudes ne changent pas. La série du dimanche, la grasse matinée, le lundi dépit, le lundi ravioli, le lundi au soleil, vous savez, cette chose qu’on ne verra jamais. Aujourd’hui, comme il ne semble pas montrer ses rayons, mieux vaut s’intéresser à ceux que dégagent cet entrepreneur dijonnais. Sa mission ? Il est venu à Lyon pour faire monter la moutarde et s’est lancé le défi de « refaire du lundi un jour cool » : « à la base, j’ai un problème avec les lundis ! Je fais en sorte que mon lundi ne soit pas stressant. »

Tous les chemins mènent à l’Audace, plus encore après quelques détours. Un baccalauréat sciences de l’ingénieur, quatre mois à la faculté de médecine, une licence en Histoire de l’Art et un IUT de communication… Le kit d’un baroudeur  «trop curieux » qui jette tout dans son sac à dos et se laisse guider par sa boussole jusqu’à Lyon : direction le Master Information et Communication. « Parfois je m’insupporte, mais je voulais tout faire et rien faire ! J’ai une curiosité sans limite qui me fait, à chaque fois, changer de cursus ». Entre temps, Jordan lance sa première marque textile, « Le Marcel » ; puis la supprime suite à un problème de marque. Il lui suffira d’un bond vers la sérigraphie, d’un appel à un ami un certain lundi midi et de la construction « fait maison » d’une nouvelle machine artisanale pour l’amener à lancer sa propre marque. « Au début, LundiMidi, c’était une simple ligne sur le CV, une hobby, presque une blague. On ne se prenait pas la tête ! Puis la marque a pris de l’ampleur. Des mixtapes et des soirées se sont aussi ajoutées pour mettre en avant la scène locale ». Créée sur un coup de tête en novembre 2013, les ventes augmentent mais son lien avec son ami illustrateur se tord. Perte de sa vision entrepreneuriale, mais aussi de tous les visuels, seulement huit mois après, Jordan pense à arrêter : « ça devenait de l’acharnement. J’ai commencé à remercier toutes les personnes qui ont participé à l’aventure et j’étais vachement ému en réalisant qu’en fait, je n’étais clairement pas tout seul. » L’Audacieux décide de relever les manches et de faire de LundiMidi la nouvelle marque collaborative qui laisse carte blanche aux illustrateurs et aux photographes.

En intégrant l’incubateur lyonnais Jean-Moulin, Jordan comprend également qu’il ne suffit pas d’avoir une marque porteuse de sens pour vendre, chaque semaine, un nouveau tee-shirt : « pendant un an et demi, je n’avais élaboré aucune stratégie et je m’étais uniquement basé sur ma manière de consommer : il fallait simplement que ce soit beau et cool. » Face à l’urgence d’affiner son concept et de structurer sa micro-entreprise dans un domaine marchand on ne peut plus difficile, il trouve alors le courage de revoir les fondations de son projet : « j’ai tout repris au début, alors que le haut était déjà construit. » C’est de cette remise en question qu’est née l’idée du « good deal » – la possibilité d’acheter le tee-shirt de la semaine passée – et la création d’une nouvelle gamme de produits. Chargé à la fois des commandes, de la communication, de  l’événementiel et de l’impression – « l’atelier, c’est la maison ! »  – à seulement vingt-cinq ans, l’autodidacte apprend rapidement à se montrer ultra polyvalent. De nouvelles responsabilités et un concept à la temporalité particulière qui rendent le jeune homme stressé : « en soixante-dix tee-shirts, je me suis raté une fois de 24h pour la sortie du lundi. J’ai donc sorti le tee-shirt Joker. » Conscient du prix de la liberté, il continue de travailler avec passion et de se répéter combien il est « bandant d’être indépendant. » Loin de certains entrepreneurs qui mènent une course pour l’innovation, Jordan sait qu’il pourrait « dire stop du jour au lendemain » pour se créer une toute nouvelle vie. « L’entrepreneuriat, c’est aussi un état d’esprit ! Moi je n’ai même pas de vision sur trois ans, je ne cherche pas à être le premier. Je sais ce que je veux et je fais ce que j’ai envie de faire ! J’écoute ce qu’on me dit, mais si mon esprit critique dit non, je ne le fais pas. C’est pas une réaction d’adolescent, c’est justement très réfléchi. »

S’il refuse l’ordre et la sévérité, Jordan n’hésite pourtant pas à se montrer dur avec lui-même. En effet, si sa marque lui apprend la finance, la communication ou encore la stratégie, selon lui, seul le terrain forme les chefs d’entreprise : « je ne suis pas sous anxiolytiques, mais quand ma tête veut, c’est mon corps qui me rappelle qu’il n’est pas fait pour. Je ne suis pas Nike, mais la pression est la même. L’entrepreneuriat m’a justement permis d’apprendre à me connaître et à gérer mon anxiété. Quand c’est flou devant, un projet nous apprend à vivre au jour le jour. » L’indépendance, sur laquelle il a longuement misée, elle, marche toujours à ses côtés : « depuis sept ans, je base ma vie sur le livre La semaine des 4 h de Thimothy Ferris. J’aimerais que LundiMidi me prenne seulement quatre heures par semaine. J’aurais peut-être un SMIC, mais le meilleur taux horaire et surtout, 31h00 de plus pour réaliser mes rêves. C’est vrai ! Les gens n’ont peut-être pas tous beaucoup d’argent, mais ils ont les moyens de rêver et d’avoir du pouvoir ! » Des rêves de toutes sortes que Jordan s’oblige à réaliser : « un matin je me lève avec l’envie d’apprendre le motion design, et je l’apprends. Un week-end, je veux partir à Tournai en vélo, je pars ! J’avais clairement pas le physique pour aller jusqu’en Belgique ; je suis parti sans eau, sans pompe, sans bouffe, j’ai crevé trois fois. L’année dernière, je suis parti à Berlin en stop ; puis à Lisbonne pour finir du côté de Porto. Ça m’a pris un mois et demi et c’était complètement fou de se réaliser à travers ses envies ! »

L’entrepreneur est décalé, mais n’a pas besoin de porter ses tee-shirts pour transpirer la marque expérimentée. Pour lui, ses tee-shirts sont bien la seule toile capable d’imprimer la complexité de sa personnalité. LundiMidi s’adresse bien aux aventuriers capables de voyager à peu de frais, et de passer la sécurité même si leur tee-shirt doit finir déchiré. À ces Audacieux qui n’ont pas peur de repousser toutes les limites, « à condition qu’elles soient saines ! LundiMidi n’est pas pour celui qui boit ou qui se dope, mais pour celui qui prend des risques limités parce qu’il a besoin de se sentir vibrer. » Et l’Audacieux d’ajouter, « c’est un côté Robin Crusoé ! » Alors, comme son héros, Jack Sparrow, Jordan imagine que demain, il s’échappera en bateau : « demain, je pourrais partir à Katmandou et me foutre de tout. Finalement, entreprendre c’est comme partir à l’autre bout du monde. Le plus dur c’est le déclic ! » Lecteurs, rangez donc les excuses du porte-monnaie vide, du manque d’expérience ou de méconnaissance de l’itinéraire dans votre armoire. Vous verrez que cette fois, votre vie ne prendra plus jamais de retard.