TACHKA : LE VENT EN POUPE !

En s’emmurant dans l’univers intimiste de Tachka, notre équipe sait qu’aux premières notes soufflées, le navire d’Audace risque d’être touché. Une moitié de l’équipage perd le contrôle de ses membres ; l’autre s’est laissée emporter du côté de sa Folk onirique. Trois coups sur la guitare – lever de rideau musical – pour diriger nos battements de coeur. Un joli coup de théâtre, à la fois alimenté par le mystère des contes et la grâce de l’opéra. Dans cette symphonie, on se laisse naturellement bercer, les yeux presque fermés, sans même remarquer qu’on commence à manquer d’air. « Pumpkin Pie », « Three Daughters », les titres aux allures loufoques et psychédéliques font soudainement leur entrée pour nous détourner de la première poésie inspirée. Fin du concert. Notre équipe est une branche qui ne cesse de se balancer, je repars avec l’envie d’être cette feuille qui conte le vent d’Audace que Tachka nous a laissé.

Jeune fille de la région beaujolaise, à seulement vingt-cinq printemps, Natacha est l’article que l’on reconnaît à son feuillage complet. Quand d’autres jeunes pratiquaient le sport ou le théâtre, la jeune Natacha préférait ses leçons de piano et sa guitare, qu’elle découvre en autodidacte. À la majorité, quand elle sort de sa chambre, munie de ses propres compositions, la passion apprécie son avance ! En un coup de vent, l’activité extra-scolaire est balayée. Natacha est désormais prête à montrer au monde de la musique qu’elle a le tronc dur ! Décidée, mais mesurée, l’élève studieuse restera jusqu’au Master sur les bancs de l’université : « il y a un temps pour tout, et là, c’était celui de la littérature anglophone. » Si elle ne perd pas l’envie de passer les concours de l’enseignement, depuis quelques années, c’est au tour de la Recherche littéraire de patienter et de laisser la musique faire son entrée. Lancée pour la première fois sur la scène lyonnaise du Ninkasi, la jeune femme se met à rêver à un second métier : « mes études m’ont passionnée, c’est pour cela que j’ai fait passer la musique après. Le problème, c’est que c’est un cercle vicieux : je voulais faire de la musique et à la fois je voulais un travail pour pouvoir en faire. »

Si Natacha parle de « faux départs » dans le monde de la musique et retrace ses quelques années de « passage à vide », c’est parce qu’elle se souvient avoir été repérée par le label Caravelle, mais avoir été contrainte de ralentir le rythme et d’opter pour l’auto-production : « j’étais beaucoup trop novice ! J’avais déjà un tourneur, alors que je n’étais pas encore prête à me jeter dans le bain ! »  Des débuts hésitants, rattrapés rapidement par une sublime formation trio. Avec l’arrivée d’un contrebassiste et d’une clarinettiste, la nouvelle masse sonore porte parfaitement son univers symphonique : « aujourd’hui, les instruments miment pratiquement ce qui se passe dans mes chansons ! »  La forme sonore a bien évolué, mais ses chansons à textes restent le fruit d’un unique puits d’inspiration : “ nous sommes tous des espèces d’éponges. »  C’est d’ailleurs dans ses voyages – ces « isolements bénéfiques » – et à des détours intérieurs qu’elle doit la précision de sa plume : « je me suis beaucoup servi de mes peines de coeur pour écrire. On est bien plus prolifique quand on est malheureux. Mais bon, quand tu ne l’es plus assez, il faut bien que tu t’ouvres à autre chose ! » À la littérature d’abord, puissante drogue dont ne pouvait se passer Patti Smith, la musicienne américaine que Natacha affectionne particulièrement : « elle avait ce côté compulsif de consommer l’Art afin d’alimenter ses textes, je trouve cela superbe ! » Se laissant porter par le fil de ses propres lectures, l’Audacieuse se plaît à déceler l’atmosphère ou l’aspect microscopique d’un personnage, possible point de départ de ses chansons. Son rituel, sa promenade solitaire : « d’un coup je fredonne et là, ça me prend comme une envie d’aller aux toilettes et il faut vite que je rentre chez moi », plaisante Natacha.

Tachka ; ou la rencontre d’une artiste débrouillarde qui n’a pas eu peur de faire appel à ses propres ressources pour assurer la cohérence de son univers.  Une course talentueuse qui l’emmène jusqu’à la porte du studio d’enregistrement lyonnais Mikrokosm. Si elle a manqué d’argent,  Natacha n’a pas hésité à s’investir vocalement, textuellement, visuellement et surtout, psychologiquement : « il y a un décalage entre l’image qu’on se fait de la musique en tant que public et celle qu’on se fait en tant qu’artiste. Avec la télé-réalité, on nous fait croire qu’il est simple de percer, mais on parle peu des difficultés qu’il y a à s’auto-produire. » L’auto-production,  un « très long chemin », sur lequel cette grande optimiste n’a heureusement pas perdu son souffle. Parvenue à faire de son projet musical une « maison ouverte » dans laquelle « les gens viennent, passent et repartent », Tachka a fièrement sorti son premier EP, et même, plus récemment, un album complet. Fière de cette revanche prise sur un milieu qui laisse, selon elle, « peu de place aux artistes indépendants », elle ne cesse d’être reconnaissante vis-à-vis de tous ceux qui l’entourent de compétences : « originalement, à chaque fois que j’étais sur le point d’arrêter, quelque chose arrivait et me montrait qu’il fallait juste être patiente. »

« Tachka », le nom qu’elle donne à son projet, en souvenir de cette cuisinière polonaise qui la surnommait « Natachka ». Un nom que, quelques années plus tard, les Lyonnais n’hésiteront pas à prononcer dès qu’il est question d’élégance musicale et d’humilité. Parallèlement assistante d’éducation dans un lycée professionnel, Natacha connaît ses limites : « la musique prend déjà tellement de place dans ma vie, qu’il me faut un travail pour me déconnecter de temps en temps. Si je ne faisais que de la musique, je deviendrais peut-être une personne très ennuyeuse. » Pour le moment, il n’est pas question d’ennui. Après plus de quatre-vingt dates effectuées, sa musique fait même voyager les Audacieux en manque de mobilité : « en fait, mon plus grand rêve serait de tout plaquer et d’aller vivre au fin fond de l’Islande. Mais bon, pour la musique je reste ici. On ne peut pas tout faire ! Par contre, il y a beaucoup de choses accessibles pour ceux qui sont prêts à faire preuve de courage. » Le courage, son instrument préféré. Celui qu’elle utilise sans hésiter pour s’exprimer : « si l’amour propre peut parfois être touché, il faut toujours se rappeler de ce qui nous a motivé à nous lancer ! »