Lyrisme & Désinvolture

On a beau solliciter l’Audace, il est maître face à qui nous ne pouvons rien. On peut bien essayer de le sensibiliser à la hauteur de nos ambitions, le supplier de nous laisser lui prouver notre force d’action, s’excuser des sabliers égarés, lui jurer que cette fois, nous sommes prêts. Prêts à signer avec l’Audace sans jamais résilier… Lui répondra qu’il fallait y penser. Que le temps s’écoule parce qu’il est impossible à capturer. Personne n’a le pouvoir de choisir la vitesse de lecture de son existence : vivre certains moments au ralenti, en passer d’autres en accéléré. En revanche, il est en votre pouvoir de laisser une trace de votre talent. Au moins pour qu’à l’heure du bilan, l’Audacieux obtienne « un bilan positif ». Règlement bien suivi. Dans ses photographies, comme dans ses réalisations vidéos, Thibault Maurel de Maillé jette sa « rage de vivre » pour mourir accompli. Avec trois disques durs pleins à craquer de toutes ses créations, pour Thibault, « supprimer une photographie, c’est tuer quelqu’un. »

Au commencement, Thibault se souvient. De ce bac STT – aujourd’hui STG – qu’il s’étonne encore d’avoir réussi et qu’il préfère nommer « le bac sors tes tongues. » N’écoutant, à cette époque, que sa passion pour la musique, il rejoint différents groupes avant de s’inscrire dans un DEUG en musicologie. Meilleur dans l’écoute que dans la pratique, une période « de grosse glande » le pousse à arrêter. Pris sous l’aile de ses deux grandes soeurs, Thibault se souvient de ces jours où il se laisser tirer de musée en musée : « quand tu es jeune, tu es très impressionnable. Quand les choses t’arrivent comme ça, forcément, tu en ressors imprégné. Sans le vouloir, mes soeurs m’ont exercé l’oeil. » Dans un nouvel élan, il se découvre une prédisposition pour l’art pictural, et réussit, en même temps, le concours des Beaux-arts et le concours d’entrée aux classes préparatoires cinéma. Mais pour ne pas vivre dans l’ombre de son grand père – peintre légendaire de la famille, « membre fantôme » – il intègre l’école de cinéma Arfis. À sa sortie, à vingt-six ans, le nouveau Thibault enchaîne les stages chez France Télévision et découvre le monde des téléfilms et des productions. Racontant, en OFF, les particularités de ce milieu et cette « solidarité très mystérieuse » qu’on y trouve, Thibault explique pourquoi il a préféré se lancer à son compte. Un dernier passage éclair du côté des reportages institutionnels et des agences publicitaires, avant de frapper à la porte de l’association Shoot It et de trouver refuge à la maison des Artistes. Deux nouveaux espaces dans lesquels l’homme aux nombreuses influences – musique, cinéma, théâtre, écriture, dessin, peinture, littérature – peut enfin donner corps à sa passion : « connaître absolument tout sur tout et pouvoir chaque jour me poser une nouvelle question. »

Imbibé de toutes formes d’Art, le jeune homme se laisse convoquer par la photographie et la vidéo, deux univers qui réclament un travail de composition acharné. Ni passion, ni métier, ses deux activités sont ses « modes de vie », une « nécessité » : « je suis obligé d’avoir la photo et la vidéo avec moi, sinon je suffoque. » Des premières photographies, « très moches et complètement abstraites » qui ont aujourd’hui fait place à un travail en profondeur. Proche de la psychothérapie, Thibault ne se contente pas d’ouvrir l’oeil lorsqu’il s’arrête sur un lieu particulier : « c’est difficile de comprendre pourquoi un lieu nous questionne autant. » Qu’elle soit instinctive ou très réfléchie, c’est toujours une part, intime, cachée que sa photographie veut dévoiler. Et quand l’Audacieux quitte ce monde à part pour rejoindre les tournages, il se met à dérouler son film intérieur et ne se laisse jamais freiner par les contraintes techniques de tournage : « quand j’imagine quelque chose, je suis vraiment entêté, et même si on me prouve que ça ne peut pas marcher, j’y vais. » En témoigne sa première expérience vidéo à l’école pour laquelle Thibault est allé jusqu’à voler une caméra. Parfait mélange de la musique et de l’image, quand il réalise, Thibault à la plaisante sensation « de faire un film, mais avec une bande-son ! »  

Ne souhaitant mettre aucune distance personnelle dans ses créations, en plus de maîtriser la technique, Thibault ne lésine pas sur les émotions : « s’il faut mettre une distance entre soi et ce qu’on produit, on n’a qu’à fermer les musées. » En témoigne ses photographies et les thématiques écorchées de ses réalisations. Le cri, et la nécessité d’exulter. Les difficultés à s’intégrer socialement, et « 4 fois », cette réalisation,  comme un « pied de nez », dans laquelle le jeune homme injecte sa rancoeur face à un refus de demande de subvention : « ils n’ont pas pris le temps de réaliser l’investissement personnel qui se cachait derrière. Quand ils m’ont reproché une vidéo trop personnelle, j’ai ressenti le besoin de me justifier et leur ai envoyé une seconde vidéo, que sur moi. » Pure esthétique, texte incisif, tout est là pour interroger son message principal  : « il faut se souvenir des choses avec endurance. » N’allez pas penser que Thibault est une pâle copie du poète maudit. S’il trouve que « la vie est dure », il refuse pourtant « de céder au happy end, au risque de tomber dans une espèce de quiétude. » Lui, préfère être « en rage ». Une manière, sans doute, de prendre ses distances avec le monde actuel : « à force de s’exalter avec tout ce qui nous entoure », on est restés « dans une fascination pour ce qui est en train de se passer. » En référence à Faulkner – auteur de l’ouvrage  « Le Bruit et la Fureur » – il ajoute : « on mériterait d’être un peu plus créatifs, ça manque de bruit et de fureur. » Alors, pour faire bouger les lignes et surgir la profondeur, Thibault enchaîne les semaines de tournage « surréalistes » : « j’ai pensé plusieurs fois à arrêter, mais je sais que je ne le ferai jamais. J’ai une foi d’homme qui n’a pas le choix. C’est vital, aucune contingence n’est possible. Je suis obligé de réussir. C’est pour ceux que j’appelle « mes gens » que je fais tout cela, ceux qui me rendent le monde supportable, qui m’inspirent par leur simple présence, ceux qui tiennent l’écran et me balancent une toile qui me plaît. Je ne crois pas que l’Audace ce soit quelque chose, je crois que l’Audace, c’est quelqu’un. »

Fuir l’ennui : « ces moments où tu n’as envie de rien faire et de ne plus ressentir, où tu gaspilles ta vie, j’appelle cela des minutes de mort. » Nouvelles expositions, séries de photographies, projets de clip, l’Audacieux s’est même fixé le défi de réaliser son premier long métrage : « comme je suis seul, cela me prendra bien dix ou quinze ans. » Mais sa revanche doit être prise ; contre la peur la peur d’échouer et sa séduisante ennemie, la procrastination : « c’est hyper dogmatique. Tu peux avoir une idée en tête et te triturer les méninges pendant 6 mois sans rien faire. Alors, comme je suis très influencé par elle, j’essaie de me faire violence, de me mettre des coups de pied et de passer à l’acte. Mais elle reste un spectre latent. » Face à cette fenêtre ouverte sur la nostalgie, vous vous attendez probablement, en guise de conclusion, à une belle morale bien pensée. Le mythe Thibault Maurel de Maillé n’a pas fini de faire parler de lui. Parce qu’il aime partir de l’infiniment populaire pour approcher l’existentialisme, l’Audacieux confie être un fan inconditionnel des refrains de… Johnny : « apprenez tous les refrains des chansons. L’envie d’avoir envie et allumer le feu, et répétez-les tous les matins devant votre miroir. » Comment pousser Les portes du Pénitencier ? Cesser de s’auto-convaincre que Noir, c’est noir, et qu’il n’y a plus d’espoir. Apprendre à Vivre pour le meilleur, à Sang pour Sang. Allez Gabrielle, c’est décidé, Pour moi la vie va commencer.