Le Handicap ne fait pas de vague !

« Petite mais costaud », d’entrée, voici comme se présente l’Audacieuse. « Petite », avec deux pieds qui touchent bien terre. « Petite », mais capable de prendre de la hauteur – à coup de blagues plutôt que de larmes – et de monter les échelons pour laisser tomber plus bas les éternels clichés sur la vie des personnes handicapées. « Costaud », mais pas à la manière d’une championne de taekwondo. « Costaud » comme une championne de lutte, les poings serrés comme une boxeuse que la bêtise humaine n’est jamais parvenue à mettre K.O. Les épaules déjà faites pour porter le quotidien de l’entrepreneuriat ; telle est la façon dont mérite d’être présentée Sarah, fondatrice de la marque de prêt à porter Constant & Zoé.

Avant de créer, Sarah intégre un Master en Management et stratégie des entreprises à l’école supérieure de commerce ESDES. Là-bas, il lui est demandé de penser un projet virtuel. Son choix se porte instinctivement sur la conception de vêtements pour les personnes handicapées : « ce n’était rien qu’un semblant d’idée ! » Une idée instinctive, qui résonne fort dans le quotidien de Sarah : « à la suite d’une erreur médicale, Constant, mon frère de vingt-deux ans, est devenu handicapé moteur et cérébral. Avec ma mère, on a jamais trouvé de vêtement pour l’habiller. Ce n’était pas normal d’être confronté à une telle galère ! » Aux côtés de ceux qui disent que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt le matin, Sarah ne jure que par la pensée de Bergson : « l’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire ! » Et avant de s’y jeter, sa maturité la pousse à se préparer. C’est ainsi qu’elle fait le choix réfléchi d’une alternance de deux ans au sein d’une marque de maroquinerie de luxe. Le temps au moins de s’imprégner de l’univers du développement produit, de maîtriser la relation client ou encore d’appréhender le système de commande. À la fin de sa mission, lorsque s’ajoute à son premier prix remporté – celui de l’entrepreneuriat social de l’école supérieure de commerce de l’EM Lyon – la première place du concours SFR Jeune Talent, Sarah ne se sent plus seulement armée, elle se sait suivie et récemment encadrée par l’incubateur social Ronalpia. Après ses études, la première collection est lancée et son combat porte l’étendard de « Constant & Zoé ». Le prénom de son frère d’un côté – « persévérance en latin » – et de l’autre – « la vie » – du grec Zôè : « les deux mots qui décrivent le mieux le handicap. Et ce n’était même pas fait exprès ! »

Si le quotidien est parfois douloureux, avec son entreprise, le nouveau combat de Sarah est de démocratiser le prêt-à-porter pour les enfants handicapés. Sa promesse ? Apporter du style et de la couleur dans un monde aseptisé. Chez Constant & Zoé, interdiction de prononcer les mots « pratique » et « adapté » ; les vêtements sont « astucieux et bien pensés » : « pour les parents d’enfants handicapés, le quotidien est déjà tellement lourd. Ils ont le droit, eux aussi, de se faire plaisir en achetant des vêtements mignons qui ne côtoient pas la sphère médicale ! » D’une envie, elle a fait une mission, n’hésitant pas à contredire ceux qui lui conseillaient de ne pas s’enfermer dans un marché de niche : « à force de recueillir des avis, on en oublie ce qu’on voulait faire au début. J’ai fait mon étude de marché et je me suis dit : mais attend, c’est les enfants que j’ai envie de faire kiffer ! On s’en fout qu’ils soient 200 000 et pas 2 millions ! Je voulais faire des vêtements pour enfants et tout en restant rationnelle, je voulais faire ce que j’avais envie et comme j’en avais envie ! » Malgré l’affect, la fatigue et les contraintes d’organisation certaines – deux jours et demi au bureau, deux jours et demi à garder Constant à la maison – qui sont au coeur de son projet, Sarah est devenue une jeune chef d’entreprise multi-fonctions. Comme pour rendre l’énergie et la mobilité à ceux qui n’en ont plus l’accès, elle ne cesse de s’activer, n’hésitant pas à être à la fois « chef de produit, comptable, secrétaire, livreur, commercial ou manager. » Et ce, sans jamais cesser d’être grande soeur. Ses émotions pourraient la faire tanguer et pourtant, ce sont bien elles qui lui permettent de regarder les difficultés en face sans trembler : « j’admire ceux qui montent une entreprise sans avoir trouvé le sens profond. Comment font-ils pour redémarrer quand ils prennent des claques, alors que rien de puissant ne les tient derrière ? »  En se souvenant de ce que lui a dit un jour Jeremy, l’un de ses accompagnateurs – « l’entrepreneuriat, c’est comme la natation. Si tu restes sur place, tu coules ! », elle a traversé les jours sans brasser et a enchaîné les longueurs, de défis en défis, d’idées en nouveaux produits en gardant ce même sourire communicatif à la ligne d’arrivée : « vous n’imaginez pas à quel point je m’éclate à faire des vêtements pour les personnes handicapées ! »

Sarah est une jeune professionnelle « hyper-carrée » qui n’a pas immédiatement révélé ce qu’elle vivait aux côtés de Constant : « je ne parlais jamais de mon frère. Je disais que je côtoyais, un peu, le monde du handicap. Je ne voulais pas que les gens me suivent parce qu’ils étaient touchés mais parce que je bossais dur et que mon projet tenait la route ! » Aujourd’hui, elle l’admet, l’entrepreneuriat est aussi « une très bonne thérapie personnelle » : « j’ai la déconne facile ! C’est mon frère qui m’a éduquée et m’a appris à évoluer dans ce projet en prenant du recul. Constant, en fait, c’est mon boss, mon patron ! »  C’est en lui également, qu’elle a puisé le courage de ne pas se laisser toucher par certains polémistes : « je n’aime pas avoir à choisir entre faire du business et avoir un impact positif ! Il faut bien entreprendre pour que les choses changent et que les mentalités évoluent ! » L’impact de son entreprise est si important qu’il est aujourd’hui presque démodé de soutenir la start-up Constant & Zoé. Aux premiers prix de ses débuts, s’est déjà ajoutée une liste de trophées. Premier prix « Pitch ta boîte », « Campus création », « Acteur de l’économie », « Lion de demain », « Talent de mode »… En faveur du combat entrepreneurial pour la liberté du corps, la Team Trafalgar lui décerne à son tour le prix de ceux qui entreprennent sans peur.

Ou peut-être une. Celle de s’éloigner de Lyon ou de partir vivre à l’étranger : « j’ai sans cesse besoin de voir Constant et de lui parler. Vu du ciel, je dois passer pour une tarée car je lui parle tout le temps alors qu’il ne peut pas me répondre ! On doit se dire : « mais enfin, dites-lui qu’il est handicapé, son frère ! Je me marre tellement avec lui. Je peux vous dire que s’il ne parle pas, s’il ne marche pas, s’il ne voit pas, c’est une vraie canaille ! » Un cynisme et une touchante auto-dérision dont sont capables si peu d’individus et qui, la gorge serrée, ne lui fait pas oublier que la loterie de la vie continue de se jouer. Après un court silence, mais sans emphase, Sarah aborde dignement le potentiel départ de Constant : « on ne va pas se mentir, je sais qu’il ne va pas vivre quatre-vingts ans. Lorsqu’il partira, si la marque qui porte son nom est toujours là, ç’aura été mon combat à moi pour le faire rester en vie. » Un combat Audacieux et courageux que l’ont sait déjà, constant.