Un parcours bien piqué

Dans un home-atelier du premier arrondissement lyonnais, derrière un rideau drapé, de grands miroirs commencent par refléter toute la beauté des pièce de collection. Un pas de plus dans l’univers d’Isabella suffit pour que les croquis accrochés au mur se mettent à leur tour à prendre la pose. Ils ont gagné, nous esquissons un large sourire. Les notes d’opéra habillent la pièce tandis que les différents patrons, pressées d’apercevoir la patronne, jouent au coude à coude avec les bustiers. De fil en aiguille, vint le tour de la machine à coudre. Assurément, elle n’a pas besoin d’en dire plus pour exprimer l’allure de la jeune femme dont nous nous apprêtons à découvrir les coutures. Pour vous, la Team Trafalgar a rassemblé les pièces de son parcours et recueilli l’Audace d’une histoire cousue de fil blanc.

Franco-australienne, Isabella est de celles qui n’hésitent pas à sauter dans un avion pour suivre sa passion. À l’âge de vingt-cinq ans, elle décide de délaisser Sydney et son style bohémien pour jurer fidélité au style citadin français : « je suis venue poursuivre mon rêve, c’est cliché mais c’est la vérité ». Un rêve qui murmure à l’oreille de la petite fille de cinq ans, déjà imprégnée par le savoir-faire d’une grand-mère couturière : « quand je la regardais, je n’avais qu’une envie : sauter sur sa machine à coudre. Parfois, il arrivait qu’elle m’autorise à monter sur ses genoux pour coudre, mais uniquement des lignes droites ! » La ligne droite, c’est bien celle qu’elle suivra,  de ses premiers croquis sur les murs du lycée, à son entrée dans la sélective école de mode de Sydney. Également assistante chez une célèbre styliste australienne à qui elle doit « tous les secrets du modélisme », Isabella n’a pas besoin de broder pour parler de son métier. Et sa triple origine ? Elle s’en sert sans modération pour ajouter de la couleur à ses créations : « quand je parle français, je pense look français minimaliste. Quand je me mets à parler italien, je ne pense qu’aux imprimés et à la gaieté ; et quand je parle anglais… Là, c’est la fusion de toutes les cultures », explique-t-elle fièrement.

Un beau début de parcours et pourtant, Isabella consolide ses coutures à Lyon en travaillant, un temps, dans une boutique du sixième arrondissement. Au coeur des showrooms de Kenzo, Vivienne Westwood et Escada, elle intègre la subtilité qu’il faut pour parvenir à faire le pont entre la créativité et la nécessité de commercialiser : « c’est un fait, il y a tellement de concurrence que les stylistes essaient tout pour se démarquer. Parfois, c’est presque du théâtre ! Il y a la mode, mais aussi la vente », ajoute Isabella. S’étant cousue sur-mesure la complète panoplie de la styliste aguerrie, elle décide, il y a un an, d’installer son home-atelier et de faire sortir de son dressing, sa marque éponyme « Isabella Boutin ». Une marque à l’identité bien pensée, cousue au fil de son envie d’entreprendre, et qui se plaît à rappeler que « les femmes qui bougent partout » ont aussi le droit de s’habiller ! Voulant créer des coupes simples, pratiques et réversibles sans jamais faire d’ourlet avec la qualité, l’Audacieuse s’engage à faire fusionner « l’élite avec le populaire ».

En portant des créations aux imprimés géométriques, inspirées des oeuvres de Kandinsky ou imprégnées de ses voyages, Isabella promet aux femmes actives de porter une histoire ! « Anti-tendance », elle est une styliste en quête de sens qui ne supporte pas « la dictature de la mode » : « je suis frustrée que si peu de gens acceptent de se dévoiler ; la femme Isabella Boutin, je l’imagine sans barrière, capable de tout oser… Sauf les bottes blanches ! » Quand vient le tour des clientes de repartir avec les pièces uniques de la collection, Isabella leur dit adieu sans difficulté : « les pièces sortent de moi, puis elles me quittent ; en fait, je suis amoureuse un jour, je me prends la tête deux semaines dessus et puis je divorce ! » Comme dans toute relation passionnelle, Isabella l’admet « le stylisme est un métier extrêmement dur. Parfois épuisant physiquement et mentalement. » Pourtant, la difficulté n’aura jamais raison de celle qui aime « jouer avec ses propres règles » et se piquer au travail : « parfois je reste cloîtrée plusieurs jours à l’atelier et quand je vais me promener, c’est pour repérer des tissus ou des imprimés. » Demandez-lui de choisir un modèle en matière de stylisme, elle vous répondra sans faire de pli : « Chanel l’acharnée ! Elle accomplissait beaucoup, mais était toujours insatisfaite. Elle détestait le dimanche, car toutes les boutiques étaient fermées et qu’elle ne pouvait pas travailler. Elle était dévouée et je crois que pour réussir, il faut être un peu addict et déséquilibrée ! »

Si la bonne marraine chez qui elle a débuté n’a cessé de lui rappeler de rester prudente – « elle me disait de ne jamais me jeter dans une rivière dont je ne vois pas le fond » – notre Audacieuse n’a pas hésité à désobéir et à côtoyer les eaux profondes de la création. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Sans « avoir peur de la vie », elle a quitté Sydney, atterri en France, ramé, parfois, devant certaines concessions imposées par sa traversée, mais jamais, dans son parcours, elle n’a souhaité anticiper. Développant sa signature dans l’espoir que sa marque puisse « s’exporter dans le monde entier », Isabella et son accent anglais referment la porte de son atelier sur une très jolie faute de langage : « Je suis cent pour cent dans ma peau » ! Une manière pour elle de rappeler que l’Audace, pour sa coupe et son intemporalité, est une tenue qu’il faut se presser de porter.