Un Paris-Saigon pour l’Audace

Le Voyage m’a cueillie par surprise, lorsque je me suis assise dans ce café lyonnais avec Camille. Bien sûr, le charme de l’Audacieuse m’évoquait une Asie lointaine et inconnue, mais pour être tout à fait franche, j’ignorais que j’allais toquer à la porte de tout un univers complexe, sensible et exotique, aux fondations toujours en construction.

Celui du métissage.

Mais ne pressons pas le cours naturel des choses. Laissez-moi vous conter comment nous nous sommes rendues au seuil de cet énorme point d’interrogation, au pied de cette écrasante question : « d’où je viens et qui suis-je vraiment ? ».

Entrez le nom de Camille Clément dans un moteur de recherche et moult articles vous propulseront dans une odyssée publique incroyable, celle d’une compétition entre étudiants de tout horizon afin de seconder le PDG d’Adecco France pour un été. Camille pensait œuvrer en tant que vendeuse, quand l’annonce du concours lui fait un appel du pied quasi divin. Ni une, ni deux, la grande amatrice d’escalade se jette dans l’aventure à-vue et bartasse tout au long des épreuves concoctées par Adecco : « je suis à l’EM Lyon, mais je n’ai pas un profil ultra économique ou finance ; le mien est plus créatif. À chaque fois, ça passe ou ça casse ».

Écriture, photographie, cinéma, vidéo : l’Audacieuse aux mille passions déborde d’une imagination à investir dans de multiples formats. Et ses armes font mouche.

Camille remporte la finale nationale et se qualifie de facto pour la compétition bonus, un nouveau périple qui l’oppose aux lauréats des autres pays. D’Amsterdam au Japon, les cas pratiques se succèdent comme autant de monstres marins, que ce soit la féroce Crise d’Urgence Fictive à gérer – « le tennisman Djokovic refuse de participer à Rolland Garros ; que doit faire Adecco ? », ou l’Ultimatum Angoissant – « vous avez les quatorze heures de vol et une tablette pour résoudre ce problème de business robotique ».

Camille remporte la finale mondiale et s’engage dans une troisième odyssée victorieuse aux côtés du PDG d’Adecco Monde : Zurich, Rome, Buenos Aires, Bruxelles, New-York et… Washington ! « La Maison Blanche était incroyable, c’est un élément d’une mythologie mondiale commune. »

Sanglée à ses convictions, soutenue par sa cordée d’amis à Adecco France, l’Audacieuse prononce un discours dans ce haut lieu et aborde avec ses mots la question du chômage des jeunes. Ses mains parlent avec ferveur lorsqu’elle tente de résumer son sentiment : « c’était l’opportunité de faire bouger les choses. Ça m’a fait du bien de voir des dirigeants se mettre autour d’une table pour parler de nous. » Son sourire s’élargit à la mention du Ministre du Travail américain d’alors, qui repère sa « constellation dans la rétine » : il immortalise leur rencontre d’une photo que Camille conserve précieusement… le regard pétillant d’étoiles, toujours.

Entre voyages initiatiques et voyages d’affaires, Camille revient grandie de cette expérience. Plus sereine, aussi. Depuis cette aventure, elle s’accorde davantage de liberté : « je m’étais promis plein de choses quand j’étais adolescente et, à 20 ans, je me trouvais ratée. Mais après le concours, à 22 ans, j’ai compris que j’avais le temps et je me sens vraiment plus jeune maintenant ».

Camille s’octroie le droit à l’erreur et à l’échec, là où le marché du travail entretient la gageure d’une jeunesse ultra performante. Maintenant, l’Audacieuse s’autorise à expérimenter, à explorer les domaines artistiques qui lui sont chers : « j’ai d’ailleurs un projet vidéo qui m’obsède, un reportage sur le Vietnam sous forme de slam ».

Vietnam. Un nom qui invoque dans son sillage un éventail d’images, de paysages et de visages souriants… La voix de Camille vibre d’une émotion nouvelle.

Désormais, nous suivrons des coordonnées plus secrètes et parlerons d’odyssée en mer intérieure. Car certes, la tête me tourne à la mention des pays visités grâce au concours, mais mon cœur bondit lorsque Camille évoque un voyage plus intime, de ceux qui ne font pas la une des articles : « j’ai décidé de partir seule pour découvrir cette moitié de moi que je ne connaissais pas. J’avais peur de tout gâcher, peur de me sentir étrangère dans un pays qui est aussi le mien ».

Mais il fallait tenir cette promesse faite à son grand-père disparu, celle de découvrir son pays pour pouvoir aligner ses pas dans les siens, pour vivre dans son quartier, pour retrouver ce lycée où il a obtenu son prix d’excellence : « j’aurais aimé un dernier dîner pour lui raconter tout ça. »

Camille nage alors à contre-courant de sa vie, retourne à l’une de ses sources où elle repêche les morceaux épars de son identité. Vous pardonnerez, j’espère, mes mots imparfaits sur les images pures de son voyage, comme celle de ce chœur de pères chrétiens que Camille découvre dans une église flashy : « je me suis dit que si je ne racontais pas leur histoire, personne ne le ferait et c’est un projet ambitieux que je procrastine depuis un an et demi. Mais je le ferai. ».

Mais la rencontre la plus marquante de ce voyage au cœur d’un chez-soi étranger, reste celle d’une communauté bien particulière : les Kieu, mot vietnamien désignant « celui qui a traversé l’océan ». Au contact d’autres enfants du mélange, Camille réconcilie les deux portions d’elle-même. Elle reconnaît son droit de ne pas appartenir à une seule terre, celui de se sentir partagée mais néanmoins entière : « je ne serai jamais entièrement Viet’ ou Française, mais je suis kieu ».

Peu à peu, l’Audacieuse a repéré les lézardes dans le roc de sa cuirasse et les a comblées d’un peu d’indulgence envers elle-même et de gratitude pour le monde, la vie et ses croisements : « ma grande sœur, éducatrice, s’occupe des mineurs refugiés (…) et grâce à Adecco, je vais également m’engager dès janvier 2017 dans un programme d’aide à l’insertion socio-professionnelle d’un groupe de réfugiés ».

Donner de son temps et donner de soi à ceux qui croissent loin de leurs racines, c’est de famille, c’est viscéral et c’est vital : « Dans l’histoire de ma famille, on trouve beaucoup de nouveaux départs et de cultures croisées. Mes grands parents vietnamiens installés en France ont eu ma mère, professeure de français, normalienne et agrégée ! ». L’Audace dans le sang, Camille conjugue pour nous les verbes « oser » et « surprendre » sur un même mode, sur un même temps : l’impératif présent. Aspirants audacieux, surprenez le monde et surprenez-vous en allant là où personne ne vous attend, que ce soit dans un pays étranger ou au cœur d’un concours dans lequel votre profil atypique fait votre force  ! 
Camille ignore encore ce que l’avenir lui réserve, mais je peux vous assurer que celle qui, enfant, se rêvait capitaine d’un bateau-pâtisserie, n’a pas fini de traverser les océans en fière kieu qu’elle est et restera toute sa vie…