X-ROUSSE : AUDACE VILLAGEOISE

Le soleil se lève sur la Croix-Rousse, tremblotant dans la rougeur de l’aube, inondant de sa clarté encore pâle l’ocre de la terre fine dont sont recouvertes places et trottoirs de ce quartier singulier, portant encore la mémoire des canuts révoltés qui firent de cette colline un emblème de la lutte ouvrière. De ce passé mouvementé, restent des plaques commémoratives que personne ne lit, sauf les quelques passants matinaux qui font la queue à la boulangerie surpeuplée pour essayer d’avoir le dernier croissant à la farine bio et sans gluten de la fournée du matin.

Loin du tumulte des pots d’échappement et des klaxons intempestifs, le quartier de la Croix-Rousse dévoile son train-train quotidien où les véhicules privilégiés sont les poussettes et les vélos. Dans ce quartier, on remonte aux sources de l’industrie humaine, on pédale comme au tour de France (enfin, quand il reste encore des Vélo’v : en fin de journée, ne comptez pas dessus. D’ailleurs, on cherche des volontaires pour remonter le boulevard de la Croix-Rousse en pédalant, histoire de soulager un peu les salariés de JC Décaux qui n’en peuvent plus de remonter les engins chaque soir). La popularité du vélo se doit sans doute, par contre-point, à la lenteur légendaire du funiculaire qui peine à supporter la routine du montée-descente à longueur de journée – sans compter qu’un des arrêts, Croix-Paquet, se fait remarquer par son inutilité totale, comme s’il n’était là que pour ralentir de quelques minutes supplémentaires le trajet tant redouté et ajouter au supplice de ce pauvre funiculaire qui doit se demander à chaque montée s’il parviendra jamais à arriver au plateau.

Arrivé sur le-dit plateau, on a droit à un ballet magnifiquement orchestré de vélos, de poussettes, de trottinettes et de joyeux chiens en laisse. Vous l’aurez compris, le quartier est familial. Vraiment familial. En témoigne l’annuelle Vogue qui tout le mois de novembre met à rude épreuve les oreilles des riverains (les forains s’égosillent avec passion dans leurs micros grésillants), dans une ambiance festive baignée d’odeurs de barbapapa et autres gourmandises frites et re-frites.

Vous ne pouvez pas passer par la Croix-Rousse sans faire un tour au fameux marché où s’étalent devant vos yeux ébahis fromages bio, charcuterie bio, huitres bio, fruits et légumes bio, bref, tout ce qui peut se vendre de bio (si les fringues pouvaient être bio, ils en vendraient). A la Croix-Rousse, on ne plaisante pas avec le bien-manger et gare au revendeur infiltré qui tentera de refiler en douce ses tomates hivernales et légumes gonflés aux OGM (s’il est découvert, son châtiment sera terrible). Si vous êtes audacieux, vous vous rendrez directement devant l’étal du tripier, légende locale, et garnirez votre panier de cervelle, foie, tripes et autres viscères tombés en disgrâce (quoi « beurk » ? Adeptes du mac-do et du steak haché s’abstenir. A Lyon, on ne s’arrête pas aux odeurs : tout ce qui sent fort se mange quand même). Si le côté familial ne vous correspond pas, vous n’avez qu’à descendre par les petites rues (évitez les traboules, réservées aux connaisseurs, certains sont encore portés disparus à l’heure où je vous parle). Alors, vous pourrez laisser libre court à vos excentricités vestimentaires pour vous fondre dans la faune des pentes (chapeau, lunettes, barbe, tatouages inspirés et appareil photo autour du cou conseillés). Attention, il faut maitriser l’art d’avoir l’air de sortir du lit tout en ayant passé deux ou trois heures à se préparer.  

Ayez bien à l’esprit que lorsque l’on nait à la Croix-Rousse, on n’est pas lyonnais ; on est Croix-Roussien (non non, ça ne plaisante pas). Pour vous camoufler, rien de tel qu’un panier en osier chilien artisanal rempli d’herbes diverses et un chien au bout d’une laisse. Rajoutez un gamin (ou deux) dans une poussette et vous vous fondrez instantanément dans la foule de ce quartier que l’on aime critiquer, mais qui au fond, s’il n’existait pas, manquerait à notre belle ville comme la brioche manquerait au saucisson brioché.