LES QUAIS DU RHÔNE

Ce qui manque le plus à Lyon l’été, c’est la mer. Comme beaucoup d’autres villes, Lyon n’a pas la chance d’avoir à proximité immédiate les rivages apaisants d’une vaste étendue d’eau salée  (malheureusement nous n’avons que les mouettes, et les mouettes sans la mer, c’est comme gagner une Maserati Quattroporte à un jeu concours sans avoir le permis de conduire. Un truc sans intérêt). Rien à faire, aucun embrun iodé ne viendra jamais rafraîchir le visage fatigué du Lyonnais lambda, et c’est à déplorer.

Bref, pas de mer ou d’océan à l’horizon. Mais dès la fin de l’hiver, dès l’arrivée des beaux jours, dès qu’en un mot, vous pouvez enfin troquer votre Kleenex pour votre paréo, vos Ugg hideuses pour vos (non moins hideuses) Birkenstock, votre Vaporub pour votre crème solaire, les quais sont là pour accueillir votre désœuvrement de citadin continental. La journée, pour profiter du soleil, vous pouvez vous asseoir au milieu de vos concitoyens sur les étages en pierre qui descendent jusqu’aux rives du fleuves. D’un côté, les jeunes excités du skate-board et du BMX se soumettent au jugement de la foule en esquissant des arabesques aériennes plus ou moins réussies, prêts à perdre un bras ou une dent pour la beauté de leur art. De l’autre, des gamins s’amusent dans les bassins à peine remplis et se font des bleus aux chevilles avec leur trottinette, quand d’autres manquent de se faire attraper par des cygnes mécontents alors qu’ils expérimentent la jouissance de la vase, plus près du fleuve, sous les yeux affligés de leurs mères (« Jean-Célestin, t’as bousillé ton nouveau short Vert Baudet bordel ! »). C’est pas grave Jean-Célestin, c’est bon de se salir quand on est enfant.

Notez que les bancs en pierre sont réservés aux fessiers aguerris et les plus doux ne survivront sans doute pas une soirée à la dureté du ciment. Plus loin s’étalent de minuscules pelouses moins fournies qu’au Parc (et légèrement plus polluées) mais qui offrent le temps d’une soirée l’illusion d’être à moitié à la campagne. Là, s’ébroue toute une jeunesse enthousiaste, négligemment allongée sur des foulards qui s’improvisent nappes de pique-nique. Certains grattent avec ardeur les cordes d’une guitare qui n’a pas joué depuis longtemps, et qui trouve enfin l’occasion de retentir pour d’autres oreilles que celles, habituelles, de voisins insomniaques, quand, entre les arbres, des saltimbanques du dimanche se rêvent en funambules sur une corde sommairement attachées entre deux troncs. Au risque de dénoncer les pratiques innocentes des riverains aux autorités, l’alcool trouve sa place dans les sacs des citadins, et permet de transformer ces soirées urbaines en grand apéritif convivial. Les jeunes filles en robe légère auront droit au poétique « Ton père travaille chez Nintendo si j’en crois ton corps de DS » (n’est pas Baudelaire qui veut) auquel elles répondront d’un petit rire pudique, tandis que les moins Audacieux opteront pour les terrasses des péniches, moins féroces pour leur fessier délicat mais bien plus pour leur portefeuille (à partir d’une certaine heure, l’amitié devient inexplicablement plus importante que le compte en banque).

Il faut bien, je m’y résous, parler aussi du problème des toilettes. A force de trinquer à tout va, la dure réalité du corps se fait vite sentir. Depuis quelques temps, les quais sont équipés de toilettes mobiles, pour le bien-être des riverains. Certains se rappelleront sans doute d’une époque où les lieux d’aisance se faisaient remarquer par leur rareté et pouvaient transformer ces soirées conviviales en luttes pour la survie de leur vessie. Tout est maintenant résolu, malgré le nombre insuffisant desdits lieux d’aisance. Mais, voyons le bon côté des choses, les longues files d’attente sont parfois l’occasion de faire de belles rencontres (« – Salut, tu fais la queue pour faire pipi ? – Ben, oui – Haha moi aussi, c’est dingue non ? On a déjà un point commun »). La teneur de la conversation ne dépend ensuite que de vous, mais à mon sens, il ne faut pas négliger ces hasards du destin, vous risqueriez de passer à côté d’échanges fantastiques.