ST-JEAN : FOULE LE PAVÉ LYONNAIS

Saint-Jean. Un nom de quartier, un nom de cathédrale, peu importe, ce nom résonnera toujours aux oreilles des lyonnais comme celui d’un quartier à part, aussi authentique qu’il peut être parfois artificiel, mais partie intégrante de la ville quoi qu’il arrive. Le nom de « Vieux Lyon » sonne agréablement aux oreilles des touristes qui ont la fabuleuse idée de venir visiter notre bonne ville : un air médiéval flotte allègrement dans l’air, avec la garantie de trouver moult chanteurs et musiciens de rue (devrais-je dire troubadours ?). Je sais d’après témoignage de riverains que leur présence peut autant ravir qu’exaspérer : un air de pipeau, pourquoi pas, mais cent cinquante fois le même air de pipeau en bas de ses fenêtres, il y a de quoi s’inscrire sur file d’attente pour l’hôpital psychiatrique. Si les gens d’en bas pensaient un peu plus aux habitants d’en haut, les individus névrosés seraient peut-être un peu moins nombreux.

Vous avez sans doute, en tant que lyonnais, déjà affronté la folie touristique qui envahit le Vieux Lyon, qu’il neige ou qu’il vente. Peut-être même vous êtes-vous déjà retrouvé embarqué dans un groupe mené par un guide énergique brandissant son petit drapeau coloré sans possibilité de vous en extraire (surtout quand le guide et le groupe parlent japonais : profitez-en, découvrir Lyon en japonais, ce n’est pas donné à tout le monde). Il ne faut surtout pas être pressé dans ce quartier : l’étroite rue Saint-Jean ne permet d’avancer qu’à la vitesse de l’escargot, profitez en pour lever un peu les yeux sur les immeubles pittoresques de la rue, au lieu de vous concentrer sur les pavés inégaux sous vos pieds (oui, ça vous vaudra sans doute une ou deux entorses, au pire, une chute mémorable mais vous pourrez toujours vous rattraper à la jupe d’une touriste espagnole et votre embarras sera diminué de moitié). On pourra s’étonner qu’un quartier aussi privilégié pour les sorties (les bars et pubs se succèdent tout au long de la rue) n’offre aux buveurs que des pavés complètement disjoints et casse-gueule : c’est comme si tout était fait pour que vous vous étaliez de tout votre long tel un cachalot échoué sur une plage normande après un ou deux verres de trop. Les pavés de la rue Saint-Jean : le meilleur alcootest du monde. Mention spéciale pour les filles qui foulent le pavé en talons de douze centimètres : soit elles sont nouvelles à Lyon, soit elles sont Audacieuses jusqu’au bout des pieds (à leurs risques et périls).

Vous avez aussi l’occasion, en déambulant dans ce quartier hors du temps, d’observer les nombreuses terrasses qui se battent le centimètre carré pour installer un chaise pliante en plus. Vous n’avez jamais vu autant de nappes vichy de votre vie (nappe vichy = authenticité. Il faut croire). Il faudrait distribuer à tous les touristes qui projettent de venir à Lyon un guide des véritables bouchons lyonnais (l’imposture a assez duré). Vous avez parfois un pincement au cœur en les voyant dépenser leurs précieux billets dans une bouillie infâme qui se fait passer pour une cervelle de canut. Mais si vous deviez aller personnellement conseiller chaque touriste, vous auriez des journées plus chargées que Barack Obama (sans la paie présidentielle au bout du compte).

Mais rien ne vaut, au fond, la vue de la basilique de Fourvière illuminée, les traboules secrètes et les cours somptueuses de ce quartier hors-norme. A deux pas, les quais de Saône viennent ravir la vue des Audacieux qui ont eu le courage d’affronter la cohue. Saint-Jean, c’est un peu le Puy du Fou en pleine ville, les costumes en moins (mais l’âme y est). Tant que vous y êtes, ne passez pas par là sans manger une part de tarte au sucre ou de tarte à la praline : dans ce quartier, on peut être à la fois lyonnais, et touriste dans sa propre ville.